Quand le cannabis abîme la mémoire

Dernière mise à jour 26/02/16 | Article
Quand le cannabis abîme la mémoire
Quels sont les effets de la consommation de cannabis à long terme sur les fonctions cognitives? Telle est la question que se sont posée les Drs Emilio Albanese et Reto Auer des universités de Genève et Lausanne. Leur étude, publiée dans la revue JAMA Internal Medecine*, a mis en évidence une diminution de la mémoire.

La consommation de cannabis est devenue très commune. Addiction suisse estime ainsi qu’un quart de la population des 15 ans et plus a expérimenté la fumette. C’est la substance illicite la plus souvent consommée en Suisse. Dans la plupart des cas, ce sont surtout les jeunes qui sont concernés. Mais, alors que plusieurs villes en Suisse envisagent une forme de légalisation du cannabis, quel est l’effet d’une consommation quotidienne sur le long terme?  

Pour répondre à cette question, les docteurs Emiliano Albanese et Reto Auer, des universités de Genève et Lausanne, ont analysé les données d’une étude américaine menée pendant vingt-cinq ans (lire encadré). Les participants, hommes et femmes, étaient âgés de 18 à 30 ans au début de l’étude.

Parmi les 3385 personnes sur lesquelles des données sur la fonction cognitive étaient disponibles, 2852 (84,3%) ont dit avoir consommé du cannabis. Seules 392 (11,6%) ont continué à en consommer régulièrement, soit environ une fois par jour, pendant les 25 années de l’étude.

Perte de mots

Trois fonctions cognitives ont été évaluées. La fonction exécutive, soit la faculté de répondre à une question en tenant compte du contexte plutôt que de manière automatique. L’attention et la vitesse de traitement de l’information. Et enfin la mémoire verbale à court et long terme. Les deux premiers tests n’ont pas montré d’association directe entre des déficits et la consommation de cannabis de longue durée. Or on sait que le cannabis a un effet sur ce type de performances. Mais après corrections de différentes variables, les chercheurs n’ont pas pu le démontrer.

Par contre, ce lien était évident pour l’évaluation de la mémoire verbale. Il s’agit d’un test neuropsychologique classique. La personne évaluée doit se souvenir d’une liste de quinze mots. Là, les consommateurs réguliers de cannabis ont été désavantagés. Ils perdent en moyenne un mot de plus que les autres par cinq années de consommation cumulée.

Une perte significative, en particulier autour de la cinquantaine, moment où la mémoire commence souvent à flancher. «C’est un peu comme si les consommateurs réguliers de cannabis étaient plus vieux de cinq ans que les autres. Or cela survient à un moment où la perte de mémoire progressive est tout à fait physiologique. Si bien que les adeptes du cannabis subissent un vrai désavantage par rapport aux autres. Il importe qu’ils en soient avertis», estime Emiliano Albanese.

La poule et l’œuf

Est-ce que l’on n’inverse pas les données du problème en disant que le cannabis provoque des dommages cognitifs? Les gens qui ont déjà un léger déficit cognitif sont-ils plus enclins à consommer du cannabis? Une hypothèse qui pourrait aussi expliquer les résultats de l’étude.

Pour répondre à cette objection, les chercheurs ont retrouvé les tests cognitifs plus généraux passés par les participants au début de l’étude, alors qu’ils étaient encore jeunes. Et ils ont pu démontrer qu’il n’y avait aucune relation entre la fonction cognitive et le choix de consommer du cannabis. Voilà donc une idée reçue qui a vécu!

Informer le consommateur

Au fond, qu’apporte cette étude? On savait déjà que la consommation aiguë de cannabis était problématique pour les fonctions cognitives. Mais cette étude est la première à montrer que c’est aussi le cas pour une consommation quotidienne, sur le long terme.

Jusqu’ici la discussion sur la légalisation du cannabis n’a pas pris en compte cette réalité.

«Du point de vue de la santé publique, il faut informer le consommateur de possibles dommages sur le cerveau lors d’une consommation continue. Ce n’est pas acceptable de ne pas en parler. De la même manière que l’on avertit les fumeurs sur les paquets de cigarettes du risque de cancer encouru. Pour le cannabis, on peut imaginer de légaliser la consommation mais il faut aussi bien renseigner les individus. Leur dire qu’ils devront faire face à des troubles cognitifs à un âge pas très avancé finalement, soit après 50 ans environ», commente Emiliano Albanese.

Cela complète aussi le constat d’une étude néozélandaise qui a évalué la relation entre la consommation continue de cannabis et l’intelligence entre 15 ans et 30 ans. Ses résultats ont montré une légère réduction du développement de l’intelligence chez les consommateurs réguliers.

Plus de THC, plus de dommages?

Aujourd’hui, le cannabis en circulation contient beaucoup plus de substances actives ou THC (tétrahydrocannabinol) que dans les années 80. Est-ce que cela voudrait dire que les consommateurs actuels, qui auront 50 ans dans dix ou vingt ans, courent un plus grand risque de dommages cognitifs que ceux qui ont été évalués dans l’étude?

«Pour notre étude, nous n’avons pas pu analyser bien sûr le cannabis consommé, commente le professeur. C’est de toutes façons difficile à évaluer. Il faudrait mesurer ces quantités avec des biomarqueurs. C’est infaisable sur plusieurs années et dans une large population. Mais on peut partir de l’hypothèse qu’une consommation d’un produit plus concentré pendant une période plus courte, a les mêmes effets sur les fonctions cognitives qu’une consommation sur le long terme avec des produits moins concentrés (gradient biologique). »

CARDIA

Les données sur la consommation de cannabis ont été récoltées dans une vaste étude de cohorte réalisée aux Etats-Unis, nommée CARDIA, et incluant 5115 personnes, hommes et femmes, noirs et blancs, entre 18 et 30 ans. Le but de CARDIA était d’évaluer le risque de développer une maladie cardiovasculaire chez les jeunes adultes. De nombreuses données ont été collectées, dont la consommation de cannabis. Un suivi qui a duré 25 ans (1986-2011). Des tests cognitifs ont également été réalisés au début de l’étude et à la fin.

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* http://archinte.jamanetwork.com/article.aspx?articleid=2484906 et http://www.addictionsuisse.ch/faits-et-chiffres/cannabis/consommation/

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