«Le déclin de la mémoire est le reflet du vieillissement»

Dernière mise à jour 10/11/16 | Questions/Réponses
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Limiter le processus normal du vieillissement de la mémoire est possible. Interview de Martial Van der Linden, professeur de psychologie clinique à l’Université de Genève.

Le vieillissement s’accompagne-t-il inéluctablement d’une perte progressive de la mémoire?

Indiscutablement. Tout comme la peau ou les articulations, le cerveau vieillit. Cela s’accompagne de changements dans diverses régions cérébrales, dont certaines sont impliquées dans la mémoire. 

Quel type de mémoire est particulièrement affecté?

La mémoire dite «épisodique», qui est relative aux événements que l’on a personnellement vécus. Or, on sait qu’on ne récupère intentionnellement de cette mémoire que les événements qui ont un lien avec nos buts, nos valeurs, nos croyances, etc. C’est un élément capital dans le vieillissement. Si vous êtes dans un EMS où, la plupart du temps, il ne se passe rien, de quoi voulez-vous vous souvenir? Une partie des difficultés des personnes âgées n’est pas liée à des facteurs cérébraux, mais au fait qu’elles se retrouvent seules et qu’elles ont des activités routinières. On attribue donc de manière erronée leurs problèmes mnésiques à des facteurs de démence. Et il y a aussi les stéréotypes. 

Qu’entendez-vous par là?

Une partie des difficultés des personnes âgées est la conséquence de clichés selon lesquels vieillissement est égal à perte de mémoire. Or, quand on active un stéréotype, il s’autoréalise. Des études ont montré que des personnes qui lisent un texte disant que le vieillissement s’accompagne de difficultés de mémoire auront, ensuite, plus de mal a mémoriser. 

C’est pour cela que, quand à 30 ans, on ne se souvient plus d’un nom d’acteur, on n’y prête pas attention, alors que, à 70 ans, on s’inquiète?

Oui, et cela est aggravé par une idée apocalyptique: on pense qu’on a la maladie d’Alzheimer. Je combats l’idée qu’il s’agit d’une maladie qui aurait une cause précise et qui pourrait se traiter avec un médicament «miracle». C’est un état qui a des causes multiples. On arrivera peut-être à ralentir sa progression, mais on ne le guérira pas. Le défi est d’arriver à vivre bien avec des troubles cognitifs, en restant intégré à la société. 

Les trous de mémoire ne sont donc pas un signe annonciateur de la maladie d’Alzheimer?

Non, le déclin de la mémoire se fait de manière continue. Dans une société qui met l’accent sur l’efficacité, le rendement, la jeunesse éternelle, on considère le vieillissement comme une pathologie, ce que de nombreux scientifiques remettent en cause. Cela ne veut pas dire que certaines personnes n’ont pas des troubles cognitifs importants. Nous sommes tous vulnérables et, dans le grand âge, la majorité d’entre nous sera atteinte. 

Il semble aussi que, pour pouvoir mémoriser, il faut avoir quelqu’un à qui raconter, transmettre, ce qu’on a fait ou appris.

La question de la transmission est en effet capitale. C’est pour cette raison qu’il est bénéfique, pour la personne âgée, de pouvoir interagir avec des plus jeunes. Il faut aussi savoir que la mémoire est intrinsèquement liée à la capacité de se projeter dans le futur, ce que les relations intergénérationnelles permettent de faire. 

Est-ce que nous sommes tous égaux devant ce déclin de la mémoire?

Non, il y a de grandes différences entre les individus. Le cerveau ne vieillit pas de la même manière chez tout le monde, et son vieillissement n’affecte pas les fonctions cognitives de la même façon. 

De quoi cela dépend-il?

De multiples facteurs qui interviennent tout au long de la vie –une naissance difficile ou une enfance dans des conditions précaires peut s’accompagner, 60 a 70 ans plus tard, d’un vieillissement cérébral et cognitif plus rapide. Certains facteurs sont liés au mode de vie, comme l’alimentation et la sédentarité. L’hypertension, des symptômes dépressifs, etc., accélèrent aussi le vieillissement. Quant à la génétique, elle joue un rôle, mais qui n’est pas aussi important qu’on veut bien le croire. 

Cela signifie que l’on peut agir pour limiter le déclin de sa mémoire?

Oui, en menant une vie plus saine et en ayant des activités physiques. Mais il est capital aussi d’avoir un but dans la vie et de maintenir des relations sociales. D’avoir aussi des activités dans lesquelles on se donne de petits défis et qui doivent être variées. Des études ont montré qu’un des ennemis du fonctionnement cognitif est la télévision. 

Outre limiter son déclin, peut-on améliorer sa mémoire?

Oui, il existe diverses stratégies. Un exemple: certaines personnes âgées ont des difficultés avec la mémoire prospective –elles ont du mal a se souvenir d’accomplir quelque chose qu’elles avaient prévu de faire, par exemple de transmettre une information à quelqu’un. Notre équipe a mis en place un programme qui facilite la réalisation de cette intention. Il s’agit d’élaborer une phrase du genre: «Quand je serai en train de manger avec mon conjoint, je lui dirai telle chose.» Il faut aussi s’imaginer en train de le faire.

 L’expérience accumulée au cours des ans permet-elle de compenser en partie l’affaiblissement de la mémoire?

Bien sûr. Certains aspects de la mémoire continuent de se bonifier. En outre, avec l’âge, on acquiert de l’expertise et une flexibilité qui nous permettent notamment de réduire nos exigences en nous disant que nous pouvons encore faire de nombreuses choses, même si nous devons les aborder différemment et nous ménager. 

A vous entendre, avec l’âge, la mémoire décline, mais ce n’est pas forcément tragique?

Si l’on pense que ce déclin représente les prémices de catastrophes, on va devenir anxieux. Il faut plutôt se dire qu’il est le reflet du vieillissement et que celui-ci fait partie de l’aventure humaine.

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Paru dans Générations, Hors-série «Tout savoir sur notre mémoire», Novembre 2016.

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