«La nutrition a une influence capitale sur nos gènes»

Dernière mise à jour 02/08/13 | Questions/Réponses
Walter Wahli: «La nutrition a une influence capitale sur nos gènes»
Apparue récemment, la nutrigénomique étudie les interactions entre notre alimentation et nos gènes. Son but: prévenir certaines maladies métaboliques comme le diabète en déterminant des profils alimentaires individualisés. Interview du Pr Walter Wahli, fondateur du Centre intégratif de Génomique de l’Université de Lausanne.
Comment la nutrigénomique est-elle née?

Pr Walter Wahli
Walter Wahli: De manière assez simple au fond. Des chercheurs ont constaté que certains aliments étaient capables de pénétrer, après digestion, à l’intérieur de nos cellules et d’influencer l’activité de nos gènes. On savait depuis longtemps que les nutriments avaient des effets sur le foie ou l’activité musculaire par exemple. Mais avec la nutrigénomique, un pas de plus est franchi: l’intérêt se porte sur l’infiniment petit et sur la manière dont l’alimentation influence l’expression même de nos gènes, en stimulant ou au contraire en inhibant certains d’entre eux.

Vous parlez d’aliments spécifiques. Cela veut-il dire que seulement certains types de nutriments ont une influence sur nos gènes?

Oui. En fait, ce sont principalement les micronutriments tels que les vitamines, les oligoéléments, les minéraux, les acides gras essentiels, ou encore les composés naturellement présents dans les plantes (phytophénols entre autres) qui ont une influence sur nos gènes. Il s’agit de molécules régulatrices qui permettent le bon fonctionnement de notre organisme. L’autre grande catégorie de composés alimentaires, les macronutriments comme les sucres, les graisses ou les protéines, assurent essentiellement notre apport énergétique mais n’ont pas ou peu d’effets sur l’expression de nos gènes.

Comment ces micronutriments agissent-ils concrètement sur nos gènes?

Les différents mécanismes sont assez complexes et ne sont pas encore tous élucidés. Par exemple, dans certains cas, des micronutriments viennent se greffer sur les protéines qui permettent l’activation de nos gènes. Ils fonctionnent alors comme des «interrupteurs» et modifient ainsi leur niveau d’expression. D’autres micronutriments peuvent marquer l’ADN lui-même par l’ajout de groupements chimiques. Ces marquages, que l’on nomme «modifications épigénétiques», modulent également l’expression des gènes mais sans en modifier le contenu génétique (voir shéma).

Micronutriments et santé
Ces modifications épigénétiques sont-elles transmissibles de génération en génération?

Oui. Le comportement alimentaire d’un individu peut entraîner des modifications épigénétiques qui seront conservées lors de la copie de nos gènes et qui, dans certains cas, peuvent être transmis à nos enfants.

Si les micronutriments influencent nos gènes, on peut légitimement en déduire qu’une alimentation adaptée peut corriger ou améliorer notre santé?

C’est tout le projet de la nutrigénomique. L’idée est de déterminer des signatures diététiques personnalisées en intégrant tous les changements, même mineurs, que l’on peut détecter dans des cellules, par exemple les cellules sanguines qui sont faciles à prélever. En décryptant le génome de ces cellules et sa manière de réagir à l’alimentation, on espère pouvoir prescrire une alimentation adéquate, spécifique et ciblée à chaque individu pour composer avec son génome et rétablir ainsi une situation normale.

Existe-t-il des réponses nutritionnelles différentes selon l’origine des individus?

Oui. On sait par exemple que les Indiens réagissent moins bien que les Eurasiens à la prise de graisse en la stockant essentiellement autour des viscères. On pense que c’est la raison pour laquelle ils souffrent par exemple plus facilement de diabète que nous. Un léger surpoids peut ainsi suffire à déclencher la maladie.

Le but de la nutrigénomique est-il essentiellement de prévenir certaines maladies comme le diabète?

En quelque sorte. Mais il faut être prudent. Grâce au décryptage génétique, on pourra dire dans le futur que les caractéristiques génétiques d’une personne entraînent pour elle une probabilité plus élevée de développer une maladie et qu’une alimentation spécifique pourrait contribuer à empêcher son développement. Mais cela reste du domaine des probabilités. Il est toutefois utile de faire de la prévention.

Des signatures diététiques peuventelles aussi aider à soigner ces mêmes maladies?

Une alimentation ciblée pourrait effectivement être utilisée pour accompagner et alléger des traitements lourds. Prenez l’exemple des statines qui peuvent être prescrites à des gens qui ont trop de cholestérol. Ces médicaments ont souvent des effets secondaires dont des symptômes musculaires relativement fréquents. Avec l’apport d’une alimentation spécifique régénératrice, on pourrait diminuer les doses de médicaments et ainsi alléger le traitement. A ce jour, c’est une hypothèse qui reste à éprouver.

L’offre de suppléments alimentaires explose aujourd’hui. Omega 3, vitamine D ou encore oligoéléments: que faire de tout cela?

Il y a des groupes de populations, principalement les jeunes et les personnes âgées, qui peuvent avoir des carences importantes. Leur organisme ne reçoit pas ou ne retient pas assez de micronutriments régulateurs. Des compléments peuvent alors, en faisant attention aux doses, contribuer à différencier les apports nutritionnels. On s’apercevra très probablement qu’un apport de combinaisons micronutritionnelles est plus bénéfique qu’un seul micronutriment à haute dose. Mais les situations sont différentes d’un individu à l’autre. Et c’est bien là ce que cherche à démontrer la nutrigénomique: il s’agit de prendre en considération les caractéristiques propres de chaque individu et d’offrir des apports nutritionnels spécifiques et ciblés. Finalement, il s’agit de passer d’une logique de masse à une logique de personnalisation de la nutrition.

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