Des stupéfiants pour soigner les maladies mentales?

Dernière mise à jour 12/11/19 | Article
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Par le passé explorées, puis interdites et classifiées dans la catégorie des stupéfiants, certaines molécules psychotropes sont peu à peu réhabilitées pour leurs vertus, en particulier dans le traitement de pathologies mentales.

A condition de réussir à passer les obstacles de la stricte législation qui les entoure et les préjugés dont elles sont l’objet, les drogues psychédéliques suivront peut-être la voie ouverte par le cannabis thérapeutique ou la kétamine, dont les blasons ont récemment été redorés par des recherches audacieuses, souvent grâce à des fonds de recherche publiques. Le cannabis est désormais autorisé dans de nombreux pays pour soulager des douleurs chroniques, certaines formes d’épilepsie résistantes ou atténuer les symptômes de la sclérose en plaques. Quant à la kétamine, une molécule utilisée depuis longtemps comme anesthésiant, elle vient d’être approuvée aux États-Unis pour le traitement de dépressions graves. «Elle présente des avantages considérables par rapport aux antidépresseurs standards, notamment un mode d’action beaucoup plus rapide. C’est une vraie avancée dans ce domaine et cela peut amener à considérer les psychotropes comme des outils thérapeutiques valables», explique le Dr Favrod-Coune, médecin adjoint au Service de médecine de premiers recours des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG).

LSD, MDMA, psilocybine, kétamine…

«Comme deux côtés d’une même pièce, chaque substance possède deux facettes. Tout est question de l’usage qu’on en fait, médical ou récréatif.» C’est ainsi que Nicolas Schaad, pharmacien pour les Hôpitaux de La Côte et professeur à la Faculté de médecine de Genève, marque la frontière entre drogue et médicament. Entérinée par la législation, cette définition n’a pas toujours existé. Certaines substances aujourd’hui illicites étaient hier utilisées pour leurs vertus thérapeutiques, comme les feuilles de coca ou l’opium. Mais pour de multiples raisons, la recherche médicale s’est peu à peu détournée de ces substances, au profit de médicaments de synthèse.

Dans la grande famille des psychotropes, c’est-à-dire des molécules qui agissent sur le système nerveux en modifiant la perception, l’état de conscience, le comportement ou les sensations, on retrouve une vaste palette de substances, licites ou non, comme les neuroleptiques, le cannabis, ou encore la caféine. Parmi elles, la catégorie des psychédéliques englobe les drogues telles que le LSD, l’ecstasy (ou MDMA), la psilocybine (principe actif de certains champignons hallucinogènes), la kétamine ou encore le THC, substance psycho-active du cannabis. Longtemps diabolisées, on assiste depuis peu à la reconsidération de certaines de ces molécules, dans une volonté de trouver de nouvelles alternatives thérapeutiques, en psychiatrie notamment.

C’est le cas du LSD, qui fut utilisé au début des années 50 dans le cadre de psychothérapies pour traiter des dépressions réfractaires. En agissant sur le cortex cérébral, notamment dans la zone de vigilance, le LSD désinhibe, rend plus inventif, plus créatif, plus ouvert. «Notre fonctionnement par défaut est basé sur la prudence, la vigilance et l’anticipation, explique le Dr Favrod-Coune. Le LSD permet de désactiver ce mode par défaut, de baisser nos barrières pour avancer et explorer d’autres pistes.» Cette substance semble donc intéressante dans le traitement des chocs post-traumatiques, des angoisses, mais aussi chez les personnes en fin de vie. Une étude a pu constater qu’en phase palliative, un traitement à base de LSD diminuait par exemple la crainte de la mort. D’autres observations, portant sur un traitement par dose unique dans le cadre d’un suivi psychosocial, ont également mis en évidence des résultats positifs sur l’alcoolisme sévère.

Malgré tout, «les mécanismes d’action du LSD sont encore mystérieux», poursuit le spécialiste, en partie parce que le caractère illicite du produit a rendu la recherche difficile ces dernières années.

Des résultats thérapeutiques similaires à ceux du LSD ont été obtenus en observant les effets de la psilocybine sur la libération de sérotonine – neurotransmetteur jouant un rôle dans le sentiment de bonheur – dans le cerveau. Une étude américaine parue en 2016 a noté, chez des patients cancéreux, une baisse considérable des symptômes dépressifs ainsi qu’une «amélioration du bien-être spirituel et de la qualité de vie». D’autres travaux font état de résultats similaires dans le cas de dépressions résistantes aux traitements, ce qui a mené il y a quelques mois l’agence américaine des médicaments à classer cette substance dans la catégorie des «thérapies de pointe», ouvrant la voie à une recherche de type pharmaceutique. «Mais pour l’instant, indique Nicolas Schaad, elle a seulement été testée dans de très petits collectifs, des résultats plus consistants doivent encore être mis à jour.»

Le MDMA, une molécule de synthèse, intéresse aussi la recherche, notamment dans le traitement des syndromes post-traumatiques. Des études ont montré qu’associée à un suivi psychothérapeutique, cette substance pouvait aider à retrouver une confiance en soi et une vision positive des relations interpersonnelles, perdues à la suite d’un traumatisme. Cela grâce à l’action du MDMA sur la sécrétion de sérotonine et d’ocytocine – hormone de l’attachement. De cette double action découle son surnom de «pilule de l’amour».

Des médicaments à risque?

«Comme toute substance, répond Nicolas Schaad, les drogues psychédéliques à usage thérapeutique peuvent entraîner des effets indésirables, mais ceux-ci sont «moins graves que ce que suggèrent beaucoup d’idées reçues». Les rares effets relevés dans un cadre thérapeutique peuvent être une réaction anxieuse, une attaque de panique, voire une psychose persistante. D’où l’importance d’une consommation contrôlée, adaptée au patient, et associée à un accompagnement global, sous forme par exemple d’une psychothérapie. «L’action des psychédéliques s’inscrit toujours dans le vécu, explique Thierry Favrod-Coune. Il ne faut pas seulement regarder l’effet de la substance elle-même mais aussi le profil du patient et le contexte de la prise. Quant au risque addictif, il est quasi nul, contrairement à d’autres substances comme la cocaïne, les amphétamines ou même la nicotine.»

«C'est la dose qui fait le poison»

Depuis quelques années, un mode d’usage serait en vogue chez les jeunes entrepreneurs de la Silicon Valley aux Etats-Unis: le microdosing, ou la consommation à faible dose de LSD, qui permettrait de booster la créativité et la concentration, tout en restant maître de soi.

Cette technique a été mise au point au début des années 2010 par un psychologue américain qui cherchait à étudier l’effet thérapeutique du célèbre – mais néanmoins illicite – psychotrope sur le cerveau. Son protocole consistait à administrer à un panel réduit une dose de 8 à 15 microgrammes de LSD à quelques jours d’intervalle, soit 5 à 10% des doses récréatives généralement consommées. Ses conclusions rapportent une «amélioration du fonctionnement cognitif, de l’équilibre émotionnel et de l’endurance physique». Des résultats qui restent cependant à être confirmés par de plus amples recherches. «Il existe déjà peu de preuves de l’efficacité du LSD dans des pathologies humaines bien caractérisées comme la dépression, mais l’effet du microdosing est encore plus flou, explique Nicolas Schaad, pharmacien pour les Hôpitaux de La Côte et professeur à la Faculté de médecine de Genève. D’autant qu’en pharmacologie, il y a toujours une relation dose-efficacité.»

Et si finalement peu importait la dose… tant qu’il y a «l’idée» de la dose? Dans le microdosing comme dans tout traitement, l’impact psycho-physiologique est à prendre en compte. Pour le LSD, ainsi que pour les autres substances psychédéliques, les études manquent, mais il serait intéressant de mener des recherches en double aveugle. «L’interdit est attractif, rappelle Nicolas Schaad. L’effet placebo d’un médicament est d’autant plus fort que son image est sulfureuse…»

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Paru dans Le Matin Dimanche le 03/11/2019.

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