Un premier pas vers la transplantation animale

Dernière mise à jour 20/04/22 | Article
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Un patient en état critique a reçu pour la première fois un cœur de porc. Une révolution dans le monde de la transplantation qui suscite de nombreux espoirs, mais révèle aussi de nombreux défis.

Greffer un cœur de porc, est-ce éthique?

En Suisse, en 2021, 1434 personnes étaient en attente pour recevoir un organe, dont 72 sont décédées durant l’attente. Certaines personnes attendent parfois plusieurs années avant une greffe. Si les animaux comme le porc pouvaient fournir les organes manquants, serait-il éthique de les prélever? Pour Leo Bühler, professeur de chirurgie à l’Hôpital cantonal et l’Université de Fribourg et spécialiste en xénotransplantation, la réponse est positive. «Nous consommons de la viande et les animaux sont déjà utilisés en clinique, notamment pour les vaisseaux et les valves cardiaques.» Un autre argument en faveur de cette thérapie est qu’elle permettrait de réduire le trafic international d’organes et l’exploitation de donneurs pauvres, une conséquence de la pénurie globale.

En janvier, un cœur de porc a été greffé pour la première fois chez un patient atteint d’une pathologie cardiaque. Il a survécu deux mois. L’utilisation d’organes, de tissus ou de cellules d’origine animale chez l’humain, ou xénotransplantation, a débuté il y a une centaine d’années dans le but de répondre à la pénurie d’organes disponibles pour les greffes. Aujourd’hui, cette approche a pris un tournant décisif. Comment cette greffe d’un nouveau genre a-t-elle été rendue possible? Sera-t-elle bientôt commune? Analyse avec deux spécialistes.

Le cochon, à la fois proche et différent de nous

Au cours des recherches, les scientifiques ont testé des xénogreffes à partir d’organes de différents animaux, comme le babouin ou le mouton. Mais le cochon est le donneur le plus approprié, comme l’explique Franz Immer, médecin spécialisé en chirurgie cardiaque et directeur de Swisstransplant: «Son cœur ressemble beaucoup au nôtre. Il a le même poids, la même taille et fonctionne de façon similaire. Il est donc techniquement facile à greffer chez l’humain.» 

Mais une fois ce cœur en place, se pose la question du rejet, comme pour une greffe de cœur humain. En effet, notre système immunitaire reconnaît la présence d’antigènes différents des nôtres à la surface des cellules étrangères et les attaque immédiatement pour les détruire. Pour éviter un tel rejet, on prescrit des immunosuppresseurs aux receveurs. Mais dans le cas d’un organe d’animal, les antigènes sont tellement différents que ce traitement ne suffit pas. C’est pourquoi le cochon a été génétiquement modifié pour, d’une part, ne plus produire les antigènes susceptibles de déclencher un rejet et, d’autre part, exprimer des gènes humains qui bloquent une partie de la réaction immunitaire. Ces modifications sont facilitées par le temps de génération très court du cochon en comparaison avec d’autres animaux plus proches de nous: ils atteignent leur maturité sexuelle en moins d’un an et donnent naissance à environ dix petits par portée, alors qu’il faut dix ans pour qu’un singe ne se reproduise et donne un à deux petits. 

À côté du risque de rejet du cœur, existe un autre risque majeur: celui d’une infection du receveur par des virus du porc. Pour le minimiser, les porcs sont élevés dans des conditions stériles durant deux générations. 

Un premier pas vers la xénotransplantation

Au cours des recherches, le cœur de porc modifié a d’abord été greffé sur des singes, qui ont survécu trois ans. Chez le patient humain greffé en janvier, «le cœur a très bien fonctionné pendant plusieurs semaines et sans signe de rejet», selon un communiqué du centre médical de l’Université du Maryland, aux États-Unis. Les causes du décès sont pour l’heure inconnues, mais le patient n’était pas un receveur idéal, car son état était déjà critique au départ. Pour Leo Bühler, professeur de chirurgie à l’Hôpital cantonal et à l’Université de Fribourg et spécialiste en xénotransplantation, «c’est tout de même une grande étape qui a été franchie dans le domaine des xénogreffes. Mais avant que cette approche ne devienne une routine clinique, il faudra répéter l’expérience plusieurs fois, dans des centres hautement spécialisés, ce qui prendra probablement de nombreuses années.» 

À côté du cœur, d’autres organes pourraient être transplantés, comme les reins. Il s’agit de l’organe dont le besoin se fait le plus grand: plus de 70 % des personnes en attente de greffe le sont pour le rein. À la fin de l’année dernière, une équipe a réussi à implanter des reins de cochon sur un patient en état de mort cérébrale, afin de tester la technique. Toutefois, le rein de cochon ne sécrète pas d’érythropoïétine (EPO), l’hormone responsable de la production des globules rouges. Le receveur a donc besoin d’en recevoir à vie. Pour les organes plus complexes, la transplantation demeure pour l’instant peu probable, d’après Franz Immer: «Le foie ou le pancréas, par exemple, produisent de nombreuses réactions métaboliques propres à l’humain que celles du cochon ne peuvent remplacer. Dans le cas du cœur, le fonctionnement est plus simple, on peut le voir comme une pompe.» 

Un autre grand défi à relever réside dans la production des organes issus des cochons. «La logistique est très complexe, car obtenir suffisamment d’organes demanderait de grands centres d’élevage répondant à des normes de stérilité irréprochables», détaille Leo Bühler. Pour l’instant, il n’est pas encore possible de garantir la sécurité des organes en termes d’infection et de risque de leur transmission chez l’humain. Pour le spécialiste, «il faudra au moins 5 à 10 ans avant que la xénotransplantation ne devienne cliniquement concrète. Mais cela fait de nombreuses années que l’on évoque cette échéance», estime-t-il. 

Vers d’autres pistes

Certaines thérapies sont aujourd’hui aussi avancées que les xénogreffes d’organes entiers. «C’est le cas du cœur artificiel (ou assistance ventriculaire), que l’on implante de plus en plus à partir de 60 ans, à la place d’une greffe de cœur ou en l’attendant», explique Franz Immer, médecin spécialisé en chirurgie cardiaque et directeur de Swisstransplant. Cette petite pompe placée dans le ventricule gauche récupère le sang des poumons pour l’amener dans l’aorte. Les cellules souches et les tissus de culture d’origine humaine sont aussi une piste prometteuse, selon Leo Bühler, professeur de chirurgie à l’Hôpital cantonal et à l’Université de Fribourg et spécialiste en xénotransplantation: «Une phase clinique a commencé avec des personnes diabétiques recevant des cellules souches modifiées pour produire de l’insuline.» La recherche en xénotransplantation est également soutenue au niveau suisse, où des scientifiques ont travaillé sur l’isolement de cellules de foie et de pancréas de porc. Une fois enrobées dans un biogel, elles sont transfusées pour traiter l’insuffisance hépatique aiguë ou le diabète. Après des essais sur des mammifères, des essais cliniques sont maintenant prévus chez l’humain.

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Paru dans Le Matin Dimanche le 17/04/2022.

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