«L’objectif est d’offrir la panoplie de soins la plus adéquate et la plus sûre possible aux patients»

Dernière mise à jour 24/11/20 | Questions/Réponses
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Le Pr Pierre-Yves Rodondi, médecin de famille, a fait de l’intégration adéquate des médecines complémentaires un de ses sujets de prédilection. D’abord au Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV) où il a travaillé sur cette thématique pendant sept ans. Aujourd’hui à l’Institut de médecine de famille de l’Université de Fribourg qu’il dirige. Son leitmotiv: que les médecines complémentaires utiles aux patients puissent faire partie intégrante de l’arsenal thérapeutique, aux côtés et sans opposition avec la médecine conventionnelle, par une approche scientifique et non dogmatique. Ni plus, ni moins.

       

Salons grand public et congrès médicaux consacrés à la médecine intégrative s’organisent de toutes parts: l’heure est-elle à la réhabilitation des médecines complémentaires?

Pr Pierre-Yves Rodondi En Suisse, comme dans de nombreux pays d’Occident, il reste encore beaucoup de chemin à parcourir avant que les médecines complémentaires ne bénéficient d’un statut adéquat, tant en termes de remboursement que de recherche ou d’offre de soin. Mais en effet, on parle de plus en plus de médecine intégrative, qui préconise une combinaison de ces deux types d’approche, basée notamment sur les données scientifiques.

Une évolution à laquelle vous êtes favorable?

Absolument. Tout d’abord parce qu’elle tient compte de la demande des patients. En 2017, en Suisse romande, 38 % de la population a eu recours au moins une fois à des médecines complémentaires, qu’il s’agisse d’ostéopathie, d’homéopathie, de médecine chinoise ou encore d’acupuncture. Et également pour une raison très pragmatique: à l’instar d’un technicien en intervention, je souhaite, en tant que soignant, proposer à mes patients les traitements les plus appropriés issus de notre «boîte à outils». Si l’on doit planter un clou, il vaut mieux utiliser un marteau qu’un tournevis.

Sauf que toutes ces options ne bénéficient pas du même statut. Certaines, comme l’hypnose, sont désormais pratiquées à l’hôpital, quand d’autres sont décriées pour leur manque de validité scientifique ou flirtent avec l’ésotérisme…

C’est là tout le problème. Tout d’abord, j’ai toujours été étonné que dans un même hôpital certains services refusent de proposer une médecine complémentaire aux patients, alors que d’autres le font de routine, ceci pour un problème de santé identique, y compris pour des thérapies peu controversées comme l’hypnose. Cette absence d’équité d’accès à ces soins n’est pas logique. Les médecines complémentaires, aussi appelées «douces», «alternatives» ou «naturelles», constituent un ensemble extrêmement hétérogène. Il n’existe d’ailleurs pas de définition officielle les regroupant toutes. Inoffensives, potentiellement risquées, objet ou non d’études scientifiques: les pratiques ne sont de loin pas toutes comparables. De plus, n’importe quelle personne peut ouvrir une consultation de médecine alternative, sans contrôle de sa formation. Ce manque de cadre constitue l’un des principaux dangers, problème que nos gouvernements cantonaux remettent sans cesse sous la pile.

Comment y remédier?

L’idéal serait de pouvoir se référer à de vrais spécialistes de médecine intégrative, que ce soit en cabinet de ville ou à l’hôpital. Il ne s’agit pas de soignants pratiquant toutes les médecines complémentaires – on est rarement acupuncteur, ostéopathe, sophrologue et hypnotiseur – mais de thérapeutes, médecins ou infirmiers, suffisamment formés et objectifs pour conseiller les patients en fonction de leur pathologie et de leurs souhaits vers la discipline – conventionnelle ou complémentaire – la mieux adaptée.

Tout est donc affaire de spécialistes: trouver à la fois le bon «guide» en matière de médecine intégrative, mais également des thérapeutes fiables, qu’il s’agisse d’acupuncture, d’hypnose ou encore d’homéopathie. Comment se tourner vers des personnes sûres?

Malheureusement, en Suisse comme ailleurs en Europe, il n’existe pas de formation officielle en médecine intégrative. Les États-Unis ont mis en place un certificat professionnel, mais seuls les médecins américains peuvent y prétendre. Cet aspect serait à inclure dans des discussions globales pour faire évoluer notre médecine actuelle. On parle de plus en plus de décisions partagées, qui vont dans le sens d’un rôle accru du patient dans les choix thérapeutiques qui lui incombent. C’est une très bonne chose. Mais l’idéal serait que les médecines complémentaires fassent elles aussi partie des options possibles et éclairées. Dans ce contexte manquant encore de cadre fiable, deux critères sont essentiels. Le premier est de garder en tête qu’un bon thérapeute sait arrêter un type d’approche quand les résultats ne sont pas au rendez-vous. Le second est qu’il ne rejette pas la médecine conventionnelle. Si c’est le cas, il y a danger.

Revenons aux thérapies complémentaires elles-mêmes. Comment expliquer qu’elles suscitent un tel engouement chez certains, un tel rejet chez d’autres?

Certaines pratiques ont toujours existé et pourtant elles évoluent en marge d’une médecine scientifique et « triomphante » ayant émergé à partir du 18e siècle. Toutes les recherches se sont dès lors focalisées sur ces approches de plus en plus technologiques, laissant les thérapies «alternatives» dans l’ombre. Ce flou a laissé la porte ouverte aux dérives, aux charlatanismes. Dès lors, en fonction de son histoire, de ses croyances, chacun se positionne…

Pour autant, la recherche commence à lever le voile sur certains effets avérés. Dans ce grand ensemble des médecines complémentaires, certaines thérapies sortent-elles du lot?

Comme en médecine conventionnelle, il ne s’agit pas d’encenser une technique plutôt qu’une autre, mais d’évaluer son efficacité en fonction de la situation. Les antibiotiques par exemple ont constitué une véritable révolution médicale mais sont sans effet sur une infection virale. L’approche doit être similaire avec les thérapies complémentaires, qui doivent être évaluées, développées, conseillées, sous l’angle des symptômes à traiter. C’est ainsi que de plus en plus de données scientifiques révèlent des résultats intéressants, par exemple de l’acupuncture sur les douleurs, les nausées et la migraine ; de l’hypnose sur les douleurs des grands brûlés ; du millepertuis en cas de dépression passagère ou encore du yoga sur les lombalgies chroniques. On peut également citer le tai-chi dont les bienfaits sur la fibromyalgie ont fait l’objet d’une étude parue dans le renommé New England Journal of Medicine.

Qu’en est-il de l’homéopathie qui semble cristalliser les plus vives polémiques?

Il existe très peu de données sur le sujet, si bien que d’un point de vue scientifique, on ne peut pour le moment ni confirmer ni infirmer son efficacité clinique. On sait que l’homéopathie ne provoque pas d’interactions avec des médicaments conventionnels, ce qui est important car la population, suisse notamment, y a recours massivement. Pour autant, certains résultats interpellent, notamment dans la fatigue chronique et les infections aiguës comme la gastro-entérite.

Vous êtes médecin généraliste et homéopathe. Comment est né votre intérêt pour les médecines naturelles?

J’ai eu plusieurs expériences positives avec différentes médecines complémentaires. Pendant mes études de médecine, j’ai souhaité suivre des cours pour mieux appréhender ces «autres» disciplines et j’ai constaté à quel point le clivage était radical entre médecine conventionnelle et complémentaire. Ainsi, dans les années 2000, je me suis intéressé au développement de la médecine intégrative en Amérique du Nord. Chez nous, ce n’est qu’en 2009 que s’est opéré un virage majeur lors des votations fédérales qui ont plébiscité les médecines complémentaires. Du chemin reste à parcourir, en termes de recherche, de parcours de soin, de volonté politique, de mentalités, mais les choses évoluent et les frontières s’effritent, je m’en réjouis.

Vous évoquez le changement dans les mentalités. Est-ce là un axe clé?

Dans nos sociétés occidentales, que l’on soit patient, soignant, assureur, le médicament apparaît encore souvent comme le remède «miracle» face à la maladie. L’essor actuel des médecines complémentaires ouvre pourtant un champ encore insuffisamment exploré, celui des interventions non-médicamenteuses, où le patient s’investit plus activement pour sa santé. On sait aujourd’hui qu’en cas d’hypertension ou de douleurs chroniques par exemple, changer ses habitudes de vie et recourir à certaines interventions non-médicamenteuses peut s’avérer dans de nombreux cas plus efficace que la prise d’un médicament.

Comment espérez-vous que les choses évoluent?

L’objectif n’est pas de dérouler le tapis rouge aux médecines complémentaires, mais de leur conférer les mêmes droits et les mêmes devoirs que la médecine conventionnelle, en étudiant leurs effets, qu’ils soient positifs ou négatifs, en formant des praticiens et pourquoi pas en mettant en place des labels de qualité pour les institutions actives et reconnues. Autant de garde-fous pour un objectif central: offrir la panoplie de soins la plus adéquate et la plus sûre possible aux patients. C’est là l’essence même de la médecine intégrative.

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Paru dans Générations, Hors-série «Se soigner autrement – Gros plan sur la médecine intégrative», Octobre 2019.

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