Ecrans et enfants: un duo tout sauf anodin

Dernière mise à jour 14/10/15 | Article
Ecrans et enfants: un duo tout sauf anodin
Si faciles d’accès, les écrans captivent les yeux des enfants. La plus grande modération est requise chez les moins de trois ans.

Remède à la fatigue, aux chagrins, à la surexcitation passagère, la télévision n’a qu’à s’allumer et le calme règne à nouveau dans la maison. Serait-ce le signe du jouet parfait? Rien n’est moins sûr. Catastrophiques pour les uns, prodigieux et épanouissants pour d’autres, les écrans divisent les pédiatres, chercheurs, orthophonistes et autres neurologues, laissant bien souvent les parents démunis face à la «consommation» idéale. Derrière ces divergences, la cohabitation difficile entre des résultats d’études foisonnants laissant la place à des interprétations parfois biaisées, des enjeux commerciaux considérables et le fait que nous n’imaginons plus notre vie sans les écrans, et ce même pour les plus jeunes.

En chiffres

60 minutes par jour, tel est en moyenne le temps que passent, chaque jour, les enfants de 3 à 14 ans en Suisse romande devant la télévision. La durée passe à 63 minutes en Suisse alémanique et à 70 en Suisse italienne.

76 minutes par jour. Telle est la durée par jour du temps de consommation du poste de télévision chez les 15 à 29 ans. Elle s’élève à 68 minutes en Suisse alémanique et à 77 minutes au Tessin.

Pas avant trois ans

C’est précisément vis-à-vis des enfants en bas âge qu’un consensus se dessine pourtant chez les spécialistes: avant trois ans, l’utilisation des écrans ne serait d’aucun bénéfice, elle s’avérerait même néfaste. La raison? «Les jeunes enfants ont besoin d’explorer le monde avec leurs sens, d’élaborer leurs repères dans l’espace et le temps, d’expérimenter les rapports de causalité entre une action et ce que cela produit, qu’une balle roule et qu’il faut se déplacer pour aller la chercher, par exemple. Tout cela est biaisé par les effets virtuels rendus sur écran», explique le Dr Myriam Bickle Graz, pédiatre spécialiste du développement au service de néonatalogie du Centre hospitalier universitaire vaudois à Lausanne.

Les programmes dits «éducatifs» font-ils exception? «Pas du tout, estime la spécialiste. Les arguments marketing de ces contenus prétendant développer l’intelligence sont séduisants, mais souvent exagérés. Et surtout, ces programmes apporteront toujours moins que le développement dont un enfant bénéficiera dans un environnement naturellement stimulant, varié, fait de ses propres explorations et d’interactions humaines.»

Plus d’écran après 21 h, chiche?

En 2013, une équipe de chercheurs de l’Université de Genève a lancé un défi à 692 élèves âgés de 12 à 19 ans: pendant deux semaines, ils devaient consigner dans un formulaire les détails relatifs à leur sommeil, leur moral, le temps passé devant des écrans, et se plier à des mesures de leur activité physique. Puis le vrai challenge a commencé: reproduire l’expérience, mais en s’éloignant de tout écran une à deux heures avant l’heure du coucher. L’analyse des données est en cours, mais quelques révélations apparaissent déjà: «Nous avons obtenu un temps d’exposition aux écrans de quatre heures par jour, dont 1,25 heure après 21 h. En parallèle, nous avons constaté un manque de sommeil: 7h30 par nuit pour les jeunes de 19 ans, soit bien moins que les 9 heures encore nécessaires à cet âge», indique Virginie Sterpenich, chercheur au département des neurosciences de l’Université de Genève. Et pour ceux qui ont accepté de se couper des écrans à la nuit tombée? «De leur propre aveu, les jeunes sont parvenus à s’endormir plus vite et se sont sentis moins stressés, poursuit la spécialiste. Les premières conclusions confirment par ailleurs que, pour une même heure de coucher, l’endormissement est plus tardif si l’activité précédant le coucher a été l’exposition à des écrans.» Les résultats complets de l’étude seront publiés en 2016.

Construction permanente

Qu’en est-il après l’âge de trois ans? Sans diaboliser les écrans, la spécialiste suggère une attitude alliant limites, présence et bon sens: «La télévision ne doit pas jouer les baby-sitters ni accaparer tout le temps libre des enfants. De 3 à 6 ans, une heure d’écran par jour est le maximum, sous supervision et, bien sûr, sur des programmes adaptés. A partir de 6 ans, la dose ne doit vraiment pas excéder deux heures par jour, et là encore les parents doivent rester disponibles et attentifs.»

Si les limites visent à préserver le temps passé dans la «vraie» vie, elles recèlent un caractère crucial, que rappelle la pédiatre: «Le cerveau des enfants est dans une dynamique de construction permanente et intimement liée à leurs activités. Si un enfant ne découvre le monde qu’au travers la 2D des écrans, il va tout simplement perdre l’aisance vis-à-vis de la 3D, qui se développe naturellement lorsqu’il manipule des objets, construit des choses de ses propres mains ou se positionne dans l’espace.»

Soupçons pour la 3D

Cinéma, télévision, consoles de jeu… la 3D jaillit de tous les écrans; et pourtant, elle ne serait pas à déployer devant tous les yeux. Concrètement, l’idéal serait de les éviter au maximum chez les enfants âgés de moins de six ans. La raison d’une telle précaution? Le système visuel des jeunes enfants, et notamment leur capacité à percevoir le relief (appelée stéréopsie), est encore immature. Or la 3D pourrait perturber les processus de développement actifs à cet âge. De nombreuses études sont en cours pour valider les soupçons des experts.

Insidieuse lumière bleue

L’abus d’écrans semble aller plus loin encore au vu des conclusions de nombreux experts: retard dans l’acquisition du langage, troubles de l’attention, difficultés scolaires et du comportement, ou encore troubles du sommeil… Un dernier point qui frappe massivement les adolescents, souvent accaparés jusqu’à des heures tardives par leur smartphone (lire encadré). «La lumière bleue émise par les écrans décale insidieusement notre horloge biologique en perturbant la production de mélatonine. Dès lors, l’endormissement devient plus laborieux», explique Virginie Sterpenich, chercheur au département des neurosciences de l’Université de Genève. D’où le conseil de la spécialiste: «L’idéal serait de cesser tout écran une heure au moins avant le coucher. Cette indication vaut à tout âge, mais est vraiment cruciale pour les plus jeunes.»

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Pour en savoir plus

«3-6-9-12 Apprivoiser les écrans et grandir», de Serge Tisseron, paru aux Editions Eres, 2013. Conseils et analyses du psychiatre et expert français sur l’usage de la télévision, de l’ordinateur ou encore des réseaux sociaux en fonction de l’âge des enfants, de leurs souhaits et de leurs besoins.

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