LA RECHERCHE BIOMÉDICALE À L’ÉPREUVE
Les temps sont durs pour la recherche biomédicale. Pour rappel, le Fonds national suisse (FNS) est la principale institution suisse d’encouragement de la recherche. Chaque année, il ne finance pas moins de 6000études, ce nombre incluant celles qui sont en cours et les nouvelles qui sont lancées. Or, dans le cadre de son plan d’économies 2027-2029, le Conseil fédéral avait prévu de réduire de 10,5% le budget du FNS, afin d’économiser 400millions de francs sur cette période de trois ans. Avec un tel scénario, l’institution aurait dû refuser de financer environ 500projets par an et également de soutenir plus de 1500jeunes chercheuses et chercheurs. Mais heureusement, en mars dernier, le Parlement a révisé ce plan d’économies: les coupes imposées au FNS ne seront que de 5%. «Cette baisse est ainsi moins importante que ce qui était craint, mais il ne faut pas oublier que les coûts de la recherche –salaires et prix de l’énergie notamment– augmentent chaque année. Certains pays, comme l’Autriche, ont décidé de revoir à la hausse leur contribution à la recherche», explique le PrNicolas Rodondi, membre du Comité du Conseil de la recherche du FNS et directeur et professeur ordinaire de l’Institut de médecine de premier recours de l’Université de Berne.
Pour faire face aux coupes annoncées, le FNS a pris des mesures dès le début de cette année. Il a interrompu certains programmes, à l’instar de Spark, prévu pour soutenir des recherches innovantes proposées par des doctorantes ou doctorants, ou de Spirit (Swiss Programme for International Research by Scientific Investigation Teams), instrument qui encourage l’échange de connaissances et la coopération scientifique internationale. «Le FNS a ainsi dû supprimer certains soutiens pour avoir assez de ressources pour deux types de financement fondamentaux: le soutien aux chercheurs suisses en début de carrière, à savoir les professeurs assistants ou les postdoctorants, ainsi que celui dédié aux projets appelés "bottom up"», explique le PrRodondi. Ces derniers sont des études proposées par les chercheurs eux-mêmes.
MANQUE D’ARGENT
Le FNS est un acteur indispensable de la recherche nationale, tant par les montants qu’il peut lui octroyer que par la diversité des programmes de soutien qu’il propose. «Un grand nombre de recherches d’excellente qualité ne peuvent déjà plus être soutenues par manque d’argent. En Suisse, il y a peu d’autres financements pour une recherche indépendante et compétitive que celui apporté par le FNS. Dans le domaine de la santé, il y a surtout la Fondation suisse de cardiologie et la Ligue suisse contre le cancer qui peuvent allouer des fonds importants pour des études, mais cela ne concerne que deux champs bien précis», déplore l’expert. Dans un tel contexte, comment garantir la poursuite d’une recherche biomédicale variée et de qualité? «Certaines fondations privées peuvent injecter des fonds et il faudra désormais actionner de plus en plus ce levier. Cependant, elles ne pourront jamais compenser les montants auparavant accordés par le FNS. La recherche fondamentale est clairement menacée. Ce sont la multiplication et la diversité des études qui engendrent des avancées majeures pour l’innovation et la santé», explique Arnaud Perrier, président de l’Académie suisse des sciences médicales (ASSM). À noter que la menace de ne plus obtenir l’argent nécessaire à la poursuite ou à la mise en place de nouvelles études ne pèse pas sur tous les laboratoires de la même manière. «Les petites structures sont plus à risque de disparaître que les grandes. Ces dernières, publiant de nombreux articles dans les revues spécialisées, pourront poursuivre leurs recherches, car elles peuvent aussi compter sur des fonds internationaux», explique le PrRenaud Du Pasquier, doyen de la Faculté de biologie et de médecine de l’Université de Lausanne (UNIL). Le monde de la recherche biomédicale est en effet très compétitif. Pour survivre, les équipes doivent produire des résultats et les rendre publics via des revues spécialisées. Cela donne de la crédibilité à leurs travaux et leur permet de trouver plus facilement des fonds pour leurs futures études. Or, ne soutenir que ceux qui ont déjà eu du succès n’est pas sans conséquences. «La richesse de la recherche est liée à sa diversité et sa pluralité. Les coupes budgétaires l’appauvrissent incontestablement», explique le Pr Du Pasquier.
DÉFIANCE ENVERS LES SCIENTIFIQUES
Si l’argent est toujours le nerf de la guerre, le manque de financements n’est pas la seule menace à peser sur la poursuite d’études biomédicales. Une certaine défiance envers les scientifiques, héritée des «années covid», n’aide pas. «La pandémie a mis en évidence qu’une partie de la population ne croit pas les scientifiques. Sans oublier qu’ils sont souvent considérés comme des casse-pieds car ils annoncent parfois des vérités qui dérangent, sur le réchauffement climatique, par exemple», poursuit le doyen. Un avis nuancé par Arnaud Perrier: «La controverse fait aussi avancer la science. Pendant la pandémie, les chercheurs du monde entier ont montré qu’en travaillant ensemble, ils pouvaient aboutir rapidement à des résultats, comme un vaccin.» Et d’ajouter: «Les coupes du FNS vont peut-être pousser les universités suisses vers davantage de collaborations, plutôt que d’entretenir la compétitivité.»
Lorsqu’il s’agit de la santé de la population, les collaborations scientifiques entre les différents pôles de recherche nationaux devraient en effet être une priorité, mais cela ne garantit pas leur financement. «Le FNS soutient de tels partenariats via divers instruments d’encouragement. Bien que la plus-value de ce type de recherches soit évaluée, la qualité du projet est clé pour que les résultats des travaux puissent être utilisés à terme dans la clinique», conclut le PrRodondi.
FINANCEMENT PAR L’INDUSTRIE: ATTENTION, DANGER!
Lorsque l’argent public vient à manquer, se tourner vers des financements privés est tentant. L’industrie pharmaceutique fait partie des entités par lesquelles la recherche peut obtenir des sommes importantes, mais cela n’est pas sans conséquences. «Ces entreprises ont intérêt à injecter de l’argent dans les domaines lucratifs, ce qui entraîne une surreprésentation de certaines maladies dans les projets ainsi financés. Quoi qu’il en soit, avant de pouvoir lui demander des fonds pour le développement d’un nouveau médicament, par exemple, les équipes de recherche ont déjà mené différents travaux grâce à l’argent public. L’industrie pharmaceutique peut donc être utile pour atteindre l’objectif final de commercialisation, mais elle ne suffit pas », explique Arnaud Perrier, président de l’ASSM. Autre bémol: les entreprises privées veulent un retour sur investissement, parfois difficile à garantir. À l’inverse, les projets d’amélioration de la santé publique, comme le soin aux personnes âgées, le suivi de cohortes de patients pendant de nombreuses années ou encore les spécificités des maladies cardiovasculaires chez les femmes, intéressent beaucoup moins l’industrie. Sans l’aide du FNS, certains de ces projets au long cours, comme le suivi de cohortes, s’arrêtent, alors qu’ils pourraient améliorer la santé de la population. «L’industrie ne doit absolument pas être la colonne vertébrale des laboratoires. La partie majoritaire de leur financement doit rester publique, afin de garantir leur liberté », estime le PrRenaud Du Pasquier, doyen de la Faculté de biologie et de médecine de l’UNIL.
RENDRE LA RECHERCHE PLUS DURABLE
Parmi les critiques qui sont parfois adressées aux équipes de recherche figure l’impact de leurs travaux et de leurs déplacements sur la planète. Commençons par ces derniers: alors même que ce sont les scientifiques qui ont alerté le public sur les risques du réchauffement climatique, beaucoup d’entre eux continuent de sillonner la planète pour des congrès, des conférences et autres collaborations. Tout cela coûte cher en argent public et a des répercussions sur l’environnement.
«Restreindre les vols en avion et repenser les échanges internationaux, surtout à l’ère de la visioconférence, diminuerait les émissions de CO₂ et ferait faire des économies», explique Julia Gonzalez Holguera, chargée de projet, Plateforme durabilité et santé, à l’UNIL. Le PrRenaud Du Pasquier, doyen de la Faculté de biologie et de médecine de l’UNIL, ajoute: «Notre université favorise d’ores et déjà les trajets en train de ses chercheuses et chercheurs en Europe. Conscients que le domaine de la santé est responsable de 7% des émissions de CO₂ en Suisse, nous avons décidé de prendre notre destin en main en lançant les Assises de la recherche durable afin d’examiner dans quelle mesure la recherche, tout en restant compétitive, peut avoir moins de conséquences pour l’environnement. La réflexion ne s’arrête donc pas aux déplacements des équipes, elle est bien plus ambitieuse et plus globale.»
En pratique, ce dispositif consultatif a tiré au sort 70personnes parmi le personnel de l’UNIL, d’Unisanté, du Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV) et de l’Hôpital ophtalmique Jules-Gonin de Lausanne. Cinq sessions sont agendées en 2026. «Il faut penser à l’impact environnemental de l’ensemble des pratiques actuelles. À titre d’exemple, dans les laboratoires, il y a énormément de matériel à usage unique qui génère beaucoup de déchets. Il est également important de s’interroger sur les sujets des études et l’orientation des financements de recherche. Aujourd’hui, les soins primaires et la prévention sont nettement moins soutenus que les recherches biomédicales de pointe, bien plus chères à tous les niveaux», explique Julia Gonzalez Holguera.
Les cinq sessions prévues serviront à repenser les pratiques et à dégager des pistes d’amélioration.
«Je suis émerveillée par la concrétisation des idées»
PRE JOCELYNE BLOCH «JE SUIS ARRIVÉE À LA RECHERCHE UN PEU PAR HASARD»
LA NEUROPROTECTION AU SECOURS DE LA RÉTINE
Face à certaines maladies rétiniennes, la neuroprotection peut aider à ralentir la dégénérescence de cellules essentielles à la vision, comme les photorécepteurs. Cette approche prometteuse est au cœur des travaux du groupe de recherche «Visual and retinal neuroprotection laboratory» de l’Hôpital ophtalmique Jules-Gonin, mené par Naïg Chenais, docteure en neurosciences.