«Je suis très à l’écoute des petites mélodies entre les générations»

Dernière mise à jour 19/12/22 | Questions/Réponses
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Depuis 2019, le Pr Daniel Schechter, médecin adjoint au Service universitaire de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent (SUPEA) du Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV), est responsable de la consultation ambulatoire de pédopsychiatrique 0-5 ans. Nommé professeur à l’Université de Lausanne (UNIL) l’an dernier, le psychiatre américain, lauréat de nombreux prix scientifiques, concentre ses recherches sur la transmission intergénérationnelle de la violence et du traumatisme au sein de la famille. Rencontre.

    

Vous avez d’abord étudié la littérature française, puis avez obtenu un master en musique à l’Université de Columbia à New York. Qu’est-ce qui vous a finalement conduit à la psychiatrie?

Bio express

1962 Naissance à Miami.

1991 Doctorat en médecine.

1992-2003 Spécialisation en psychiatrie de l’adulte, de l’enfant et de l’adolescent ; certification en psychanalyse et post-doctorat en neurosciences développementales.

2008-2017 Médecin adjoint et responsable d'unité au Service de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG).

Dès 2019 Médecin adjoint au Service universitaire de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent (SUPEA) au Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV).

2021 Professeur associé à la Faculté de biologie et de médecine de l'Université de Lausanne (UNIL). 

Pr Daniel Schechter: Je m’intéresse vraiment aux histoires de vie, de la naissance à l’âge adulte, jusqu’à l’âge avancé. J’étais étudiant en littérature, mais j’avais un oncle psychiatre et psychanalyste. Il y a une convergence entre ma propre histoire et mes sujets de recherche puisque je suis à mon tour devenu psychanalyste et psychiatre. Je suis très à l’écoute des petites mélodies qu’il y a entre les générations. Il y a bien sûr des variations, mais un fil rouge se tisse entre elles. Dans mon travail, je m’intéresse aux non-dits, aux comportements qui s’expriment en écho avec le passé de la personne et à tout ce qui fait sens. 

Sur quoi portent vos recherches?

Je travaille sur la transmission intergénérationnelle de la violence et des traumatismes ainsi que sur les effets du stress sur les enfants et les adolescents. Je m’intéresse à la psychobiologie des parents et des enfants dont les parents ont subi des violences du type interpersonnel. Grâce au Fonds national suisse (FNS), on a pu étudier un panel de mères d’enfants en bas âge, ayant subi de la violence et étant victimes d’un syndrome de stress post-traumatique. Nous avons suivi ces enfants jusqu’à l’adolescence. En intégrant la recherche clinique et les neurosciences développementales, nos travaux visent à identifier les facteurs de risque et de protection ainsi que les différences individuelles qui jouent un rôle dans cette transmission. 

Quels aspects de la vie de ces familles investiguez-vous?

Nous regardons la figure d’attachement principale de l’enfant, qui est le plus souvent la mère. Nous nous intéressons à l’histoire de l’enfant et à celle du couple parental. Nous investiguons la période anténatale et la conception du bébé. Nous nous intéressons à la personnalité de l’enfant, à la perception que ses parents ont de lui, à la façon dont leur rapport est affecté par leurs propres souvenirs. Nous prenons également en compte d’autres facteurs tels que l’activité neuronale des parents et des enfants, le comportement, la physiologie du stress, la psychopathologie ainsi que les éventuelles traces laissées sur les molécules des gènes liés au stress. Un deuxième objectif de ces recherches est de développer, sur la base de ces données, des interventions afin d’aider les enfants à risque et leur famille. 

Que qualifie-t-on de traumatisme?

Les mères qui présentent un syndrome de stress post-traumatique ont vécu des événements violents tels que des abus sexuels, une exposition à de la violence familiale ou à de la maltraitance durant l’enfance. Souvent, elles rencontrent un homme violent (menaces, coups, contrôle sur leur vie) ayant lui aussi subi de la violence par le passé. Ces mères-là sont comme en état de survie. Elles sont hypervigilantes, toujours dans la peur, prêtes à se défendre. Il est difficile pour elles d’être psychologiquement et émotionnellement disponibles pour leur enfant. Or, un bébé a besoin de se sentir en sécurité pour percevoir ce qu’il se passe dans son corps et au niveau de ses émotions. C’est grâce à ce sentiment de sécurité qu’il peut se développer et acquérir de nouvelles compétences. 

Comment le vécu traumatique du parent perturbe-t-il le lien à l’enfant?

Les besoins exprimés par l’enfant peuvent être perçus comme une agression. Ses comportements vont en effet déclencher des souvenirs chez le parent traumatisé qui peuvent conduire à des réactions disproportionnées et à de la maltraitance (attitude de dissociation, figement, coups, par exemple). L’enfant qui attend d’être nourri, contenu ou recadré, est alors dans l’incompréhension et la confusion. La relation parent-enfant se trouve empreinte de déséquilibre alors qu’elle devrait être le lieu de régulation pour l’enfant. Pour être reconnu dans ses besoins et pour que ces derniers soient assouvis, il va devoir s’adapter à son parent. Un enfant perçu comme agresseur va soit se conformer en jouant le rôle qu’on lui donne, celui de l’agresseur, soit il va se montrer docile et compliant pour aller à l’encontre de cette image. Dans ce cas, c’est le parent qui devient l’agresseur. En thérapie, on essaie d’interrompre ce cercle vicieux. 

Quelles sont les familles à risque de violence intrafamiliale?

La précarité est toujours un facteur de risque lorsqu’elle est associée à un bas niveau d’éducation, à des possibilités moins grandes d’appartenance et de liens sociaux (crèches, parascolaire). D’autre part, la violence mène à la violence. Car la désorganisation de l’attention envers l’enfant perturbe sa régulation des affects et des émotions et sa capacité à avoir confiance en l’autre. L’enfant a besoin d’une base de sécurité, autrement dit d’un lien d’attachement sécure pour explorer le monde et s’épanouir dans les relations avec les autres, sans quoi il peut à son tour devenir auteur de violence. 

De quelle façon la violence impacte-t-elle le psychisme des enfants qui en sont victimes?

Chez les tout-petits déjà, on peut voir des syndromes de stress post-traumatique, de l’anxiété ou une angoisse de séparation à l’égard du parent victime de violence. On peut également observer des troubles du comportement, une tendance à la somatisation –en raison d’une difficulté à mentaliser les émotions ressenties– et de l’agressivité. Celle-ci est une façon de s’identifier à son parent agresseur, en étant dans une attitude de contrôle. On voit aussi des comportements de défiance envers l’autorité. La provocation est pour l’enfant une façon de prendre la violence subie à son compte. En se présentant aux autres comme étant un «mauvais objet», il dit en quelque sorte qu’il mérite cette violence. 

Comment mettre fin à la violence intrafamiliale, aider les familles et soigner les enfants?

Lorsque l’enfant est en bas âge, on travaille au moins avec trois «patients»: l’enfant, le parent et la relation. On s’intéresse à la façon dont la mère ou le père pense cette relation et comment il voit l’enfant. Le thérapeute donne à voir le point de vue de ce dernier, parfois à l’aide de vidéos en feedback : nous scénarisons des moments de la vie quotidienne qui déclenchent de la violence, puis nous visionnons les échanges au ralenti et faisons des microanalyses des interactions. Les parents déprimés ou traumatisés se perçoivent comme des mauvais parents. On replace les choses dans le contexte intergénérationnel et on essaie de les déculpabiliser. Par leur présence en thérapie et leur désir de changer, ils font preuve de courage. Il y a beaucoup de plasticité chez l’enfant mais aussi chez ces parents qui veulent être meilleurs que leurs propres parents. 

Comment mieux accompagner les personnes vulnérables et prévenir ces situations difficiles?

Il est essentiel de dépister la violence et les conflits au sein du couple durant la grossesse. Nous devons mieux repérer la dépression et un niveau de stress élevé chez la femme enceinte. Les pédiatres, mais aussi les sages-femmes et les infirmières qui font des visites à domicile, doivent être attentifs aux interactions au sein du couple et entre parents et enfants. Il est important d’intervenir tôt et de former les éducateurs, mais aussi les juges et la police pour mieux reconnaître la violence intrafamiliale.

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Paru dans Planète Santé magazine N° 47 – Décembre 2022

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