Pourquoi est-il si difficile de décrocher des réseaux sociaux ?
Un train bondé, des voyageurs les yeux rivés sur leur écran et l’index qui scrolle frénétiquement : la scène est devenue banale. Mais comment les réseaux sociaux font-ils pour garder notre attention pendant des heures ? « Les algorithmes sont conçus pour activer le système cérébral de la récompense grâce à certains stimuli bien conçus. Ils s’appuient, notamment, sur des connaissances issues des neurosciences », explique la Dre Sophia Achab, médecin adjointe agrégée au Service d’addictologie des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG) et codirectrice du Centre collaborateur de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour la recherche et la formation en santé mentale.
Andrea Pereira, docteure en psychologie et directrice de l’association genevoise Minds[1], précise : « Les réseaux sociaux proposent des contenus qui déclenchent des émotions fortes : colère, dégoût, tristesse, entre autres. Ces publications captent l’attention et il est difficile de s’en déconnecter. » Les jeunes sont particulièrement sensibles à ces sollicitations. Jusqu’à l’âge de 25 ans, le cerveau est encore en pleine réorganisation. « Ils et elles ne sont pas en mesure de contrôler leurs impulsions. Les algorithmes jouent sur cette vulnérabilité en activant des circuits cérébraux courts qui se passent de réflexion », ajoute la Dre Achab.
Cette captation de l’attention est à la base du modèle économique des plateformes, qui repose sur le temps passé et l’engagement des utilisateurs et utilisatrices.
Addiction ou pas ?
Dans le langage courant, on parle souvent d’addiction aux réseaux sociaux. Mais qu’en est-il vraiment ? « L’OMS emploie ce terme uniquement pour les jeux vidéo et les jeux d’argent, qui répondent à des critères diagnostiques précis. L’usage excessif des réseaux sociaux, quant à lui, entre dans la catégorie des troubles dus à des comportements addictifs non spécifiés. La prise en charge d’un usage problématique de ces plateformes s’inspire néanmoins de celle proposée pour les autres comportements addictifs, même s’il n’est pas reconnu comme une addiction à ce jour », détaille la Dre Achab. Autrement dit, le mot addiction n’est pas encore scientifiquement retenu pour l’usage problématique des réseaux sociaux, car ces derniers ne cochent pas tous les critères établis.
Au-delà de la terminologie, l’essentiel est de reconnaître lorsque sa propre consommation ou celle de son enfant nuit à la santé. La médecin poursuit : « Les deux critères principaux à prendre en considération pour déceler un usage problématique sont l’impact négatif sur le quotidien (perte d’intérêt, d’appétit, isolement social, mauvais résultats scolaires soudains, etc.) et la souffrance que ressent la personne. L’important n’est pas tant la quantité d’heures passées sur les réseaux, mais la qualité de ce qu’on y fait. « Les personnes qui y sont actives par la publication de contenus se sentent souvent mieux que celles qui scrollent passivement. Passer un moment à visionner des comptes qui nous intéressent n’est pas négatif en soi. Cependant, il ne faut pas hésiter à supprimer ceux qui ne nous font pas du bien », conclut Andrea Pereira.
Interdiction, régulation : comment protéger au mieux les ados ?
Interdire purement et simplement l’accès aux plateformes ne suffirait pas à régler le problème, estiment les expertes. Car ces réseaux ont aussi une fonction sociale importante. Claire Balleys, sociologue de la jeunesse et des pratiques numériques et professeure au Médialab de l’Université de Genève, explique : « Ils permettent à la fois de s’identifier aux autres et d’être reconnu par eux. La republication et la création de contenus sont des pratiques médiatiques profondément identitaires et sociales. C’est un espace d’expression important, où les ados font preuve d’humour et de créativité. » Un avis partagé par Andrea Pereira : « En interdisant, on ne s’attaque pas à la source du problème, mais juste au symptôme. Ces plateformes agissent comme un amplificateur de la souffrance des jeunes. » Un ado qui a une vie épanouie aura tendance à se sentir bien également dans sa vie numérique. Une interdiction peut certes soutenir les parents, mais elle n’empêchera pas les jeunes de chercher d’autres moyens d’accéder au monde connecté. Les expertes plaident pour une meilleure régulation. Parmi les pistes envisagées : imposer aux plateformes des dispositifs limitant le défilement automatique, afin de rendre les réseaux sociaux moins captateurs.
Conseils aux parents
Estelle Gillioz, chargée de prévention chez Action Innocence[2] à Genève, et Caroline Barras, répondante à CitÉcrans[3] (un espace de conseils mis en place par la fondation en partenariat avec l’Université de Genève et destiné aux parents d’enfants de 0 à 12 ans pour parler des écrans), livrent quelques astuces :
- Préparer avec l’enfant l’arrivée du premier téléphone et définir à l’avance les règles d’utilisation : temps d’écran, moment de la journée, type de contenus autorisés, etc.
- Privilégier le dialogue afin que l’enfant puisse parler librement des contenus qui l’ont mis mal à l’aise
- Préserver un équilibre entre les activités : sommeil, repas, école, devoirs, loisirs ; en allouant une partie du temps restant au monde connecté
- Éviter les écrans à table pour que le repas soit un moment de partage
- Éviter l’écran avant le coucher afin de ne pas perturber l’endormissement.
[1] Minds-ge.ch
[2] La ville et le canton de Genève, en collaboration avec l’Association Action Innocence, ont mis sur pied une exposition itinérante « Écrans, parlons-en !» qui se déplace dans les préaux des écoles : https://ecransparlonsen.ch/pavillon-dans-les-preaux/
[3] https://citecrans.org