Apprendre une langue, renforcer son cerveau

Dernière mise à jour 29/10/15 | Article
Apprendre une langue, renforcer son cerveau
Pour gérer une deuxième langue, le cerveau se développe. Mais le bilinguisme a encore d’autres effets surprenants.

C’est la rentrée, et donc aussi la reprise de l’apprentissage des langues pour les écoliers. En Suisse, le débat politique pour savoir s’il faut exiger l’enseignement d’une langue nationale au primaire se poursuit. Mais, sur le plan scientifique, pas de doute! Que la première langue introduite soit l’allemand ou l’anglais, peu importe: parler plusieurs langues «muscle» réellement le cerveau, comme le font d’ailleurs d’autres apprentissages.

On constate deux différences principales dans le cerveau d’une personne multilingue. D’abord, la zone qui reconnaît les sons se renforce. Logique, car parler une langue supplémentaire demande de distinguer des sons caractéristiques (phonèmes) qui n’existent pas forcément dans sa langue maternelle. Ensuite, «il semble que l’on développe une capacité pour gérer l’usage parallèle ou simultané de différentes langues», détaille Jean-Marie Annoni, professeur de neurologie à l’Université de Fribourg.

Apprentissage

Face à face primordial:Mettre des bébés devant un DVD pour leur apprendre le mandarin ou l’espagnol? Ça ne marchera pas. Des recherches ont montré qu’une interaction avec une personne en face-à-face leur était nécessaire pour progresser dans cette deuxième langue. Le fait notamment de suivre le regard de l’instructeur semble essentiel pour l’apprentissage.

Grossesse

Des sons déjà favorisés:Une équipe américano-suédoise a montré que les nouveau-nés distinguaient déjà les sons de leur langue maternelle puisqu’ils y ont été exposés durant la grossesse. Pour le déterminer, les chercheurs ont présenté aux enfants une tétine. Si l’enfant la suçait, celle-ci déclenchait la production d’un son. Or, quand ce son était dans une langue étrangère, les nourrissons le demandaient plus fréquemment. Selon les scientifiques, cela s’explique par le fait que ces sons de langue étrangère sont moins familiers et donc plus intéressants.

Mémorisation

Mieux en chantant:Faites-le en chanson! Une équipe écossaise a montré que l’on retenait mieux des mots en les entendant chantés et en les chantant soi-même. Pour ce faire, ils ont fait retenir des phrases de hongrois à trois groupes de vingt personnes. Celles qui les avaient entendues chantées pouvaient mieux les reproduire que celles qui les avaient entendues parlées ou parlées en rythme.

Contrôle et convergence

Les scientifiques voient donc dans le cerveau des multilingues un renforcement de ce qu’ils appellent des «structures de contrôle». Ce sont elles qui permettent d’éviter les interférences dans le traitement direct des langues. Par exemple, un bilingue français-allemand pourra parfaitement parler français avec vous dans un wagon rempli de germanophones sans se sentir gêné par leur conversation. Tant pour la reconnaissance des sons que pour le contrôle des interférences, on voit concrètement les structures anatomiques responsables grandir dans le cerveau.

Mais cela va plus loin: les structures de contrôle «semblent aussi mobilisées quand nous passons d’une tâche à une autre», poursuit le spécialiste. Dans ces circonstances, les multilingues pourraient donc être légèrement plus rapides que les monolingues. En voiture, cela pourrait, par exemple, permettre de freiner rapidement alors que l’on se préparait à accélérer.

Le Pr Annoni tempère cependant: «Ce sont des différences minimes qui ne se verront généralement pas au quotidien.» Ce qui n’est pas le cas de deux autres effets du multilinguisme. D’une part, les personnes «possédant» une autre langue semblent ressentir les premiers symptômes de la maladie d’Alzheimer plus tard que les monolingues (lire encadré). D’autre part, leur exposition à plusieurs langues et donc à plusieurs cultures fait que «leur «cognition sociale» – la capacité d’imaginer ce que pense son interlocuteur par exemple – semble plus importante», explique le spécialiste.

Précisons encore que les deux (ou plusieurs) langues que l’on parle ne sont pas complètement isolées l’une de l’autre. «Il y a une convergence entre elles, d’autant plus qu’on les utilise quotidiennement, détaille le Pr Raphaël Berthele, directeur de l’Institut de plurilinguisme à Fribourg. Les influences peuvent être de toutes sortes et sont parfois très subtiles. C’est, par exemple, le sens d’un mot qui converge ou des constructions grammaticales qui se rapprochent.»

Mieux armé face à la dégénérescence

Alzheimer plus tardif

En 2011, des chercheurs avaient déjà remarqué que, en moyenne, les personnes bilingues souffrant d’Alzheimer remarquaient leurs premières pertes de mémoire un à quatre ans plus tard que les monolingues, même si par la suite la maladie touchait le cerveau de la même manière. Ces études suggèrent que l’apprentissage et l’utilisation d’une deuxième langue stimulent le cerveau et permettent d’engranger une «réserve» pour compenser les effets délétères de la maladie à ses débuts. Mais ces résultats étaient sujets à caution car les groupes de personnes considérées étaient très hétérogènes.

Une preuve en écosse

Une incroyable découverte a permis de renforcer cette hypothèse. En 1947, un millier d’Ecossais âgés de 11 ans avaient passé des tests d’intelligence. Soixante ans plus tard, des scientifiques ont retrouvé plus de 800 d’entre eux et les ont à nouveau examinés. Difficile de trouver un groupe plus homogène: ces habitants de la région d’Edimbourg y étaient tous nés et avaient grandi dans des environnements similaires. Résultat: les personnes multilingues avaient de meilleurs résultats, même en tenant compte de leur potentiel à l’âge de 11 ans. Les effets positifs étaient plus importants sur les capacités de lecture, le langage et l’intelligence générale. La mémoire était aussi un peu améliorée.

Pas d’apprentissage mécanique

Mais apprend-on mieux une langue étrangère quand l’on est encore enfant? Cela dépend du critère que l’on considère. «Les adolescents et les jeunes adultes atteignent plus rapidement que les enfants un niveau intermédiaire», détaille le Pr Berthele. En effet, ils disposent d’une conscience supérieure de la grammaire et de la syntaxe. Par contre, avant cinq ou sept ans «on intègre sans difficulté la phonologie d’une langue étrangère, l’identification de ses sons et leur production, explique le Pr Jean-Marie Annoni. Alors que certaines personnes qui ont appris une langue à vingt ans la parlent parfaitement mais peuvent garder toute leur vie un accent.»

Dans tous les cas, il faut se garder de faire apprendre aux enfants des langues qu’ils n’utiliseraient jamais plus tard uniquement afin de renforcer leur cerveau, insiste le neurologue. «Pour voir des effets bénéfiques à l’apprentissage d’une langue étrangère, il faut que celui-ci ait un sens. Qu’il y ait une correspondance entre cet apprentissage et l’expérience de vie des gens.»

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