La peur des bêtes sauvages a façonné l'être humain moderne

Dernière mise à jour 25/10/12 | Article
La peur des bêtes sauvage
Cette angoisse explique de nombreuses choses, du hérissement des poils jusqu'aux anxiolytiques.

Notre monde développé connaît l'ère la plus paisible et la plus saine de l'histoire. Les taux de meurtres et de crimes violents sont en baisse; nous sommes vaccinés contre les maladies qui avaient été les plus mortelles pour les dernières générations; nos maisons nous protègent de la plupart des intempéries; les personnes souffrant de la faim sont relativement peu nombreuses. L'espérance de vie moyenne est plus élevée que jamais. Alors comment expliquer cette anxiété, cette peur envahissante? Le terrorisme n'est pas en cause, pas plus que la télévision, les Républicains ou les Démocrates. Il s'agit là de peurs anciennes, dont nous avons hérité: pendant des millions d'années, nos ancêtres ont été pourchassés par des prédateurs. Nos angoisses sont plus influencées pas les espèces auxquelles nous avons autrefois tenté d'échapper que par les défis du monde moderne. De nombreux démons hantent notre monde intérieur.

Jusqu'à une époque relativement récente, Homo sapiens et nos ancêtres primates ont trouvé refuge sous des appentis rocheux, au cœur des cavernes ou parmi les branchages.  Vulnérables, presque sans défense, nos prédécesseurs étaient pour le moins susceptibles de se faire avaler par des espèces plus massives - et plus féroces. Pendant la majorité de notre histoire évolutive, les primates que nous sommes ont rarement roulé des mécaniques – mais ils ont souvent fini en pique-niques. L'évolution a toutefois progressivement doté nos ancêtres de plusieurs caractéristiques leur permettant d'échapper à ce triste sort – sinon pour la vie, du moins le temps suffisant pour pouvoir se reproduire et de transmettre leurs gènes. Ces caractéristiques adaptées à l'environnement régissent encore la façon dont nos corps fonctionnent – ce qui serait parfait si nous étions encore pourchassés par des chats géants. Ce qui n’est pas le cas de grand monde, mis à part certains dresseurs de Las Vegas.

Et les chats n’étaient pas les seuls prédateurs en cause. Les humains se faisaient dévorer par des hyènes géantes, des ours et des lions des cavernes, des aigles, des serpents, d’autres primates, des loups, des tigres à dents de sabre, des nimravidae, et peut-être même – comme c’est charmant! – des kangourous carnivores géants. Et aussi étonnant que cela puisse paraître, cette liste ne comprend que les prédateurs de notre histoire – relativement – moderne (disons les 100 000 dernières années). Remontez le temps, et la diversité des animaux amateurs d’humains grandit (et ce d’autant plus que dans ce sens, nos ancêtres pré-hominines rapetissent progressivement). Certains prédateurs, comme les léopards, ont croqué nombre de nos prédécesseurs. D’autres, comme les crocodiles, les dragons de Komodo ou les requins, les ont dévorés de façon plus occasionnelle; pour eux, un humain – ou un proto-humain – s’apparentait à un plat de fête. Nous étions, pour ainsi dire, leurs dindes de Noël.

Dans les rares régions où les prédateurs de grande taille sont encore courants, les primates – et surtout les adorables bébés primates – sont dévorés à une fréquence et avec une rapidité peu communes. Lorsque notre espèce a évolué, les enfants humains ont connu le même sort – à ceci près que leur absence de poils les rendaient un peu plus digestes. Même aujourd’hui, hommes et enfants succombent encore aux prédateurs lorsqu’il leur arrive de vivre à leurs côtés.

Harry Greene, herpétologiste à la Cornell University, compte parmi ceux de mes collègues plus susceptibles de finir dans l’estomac d’un animal sauvage que de mourir de vieillesse. Il a récemment conduit une étude des Aetas, population de chasseurs-cueilleurs des Philippines, en compagnie de Thomas Headland (anthropologue de son état). Harry découvrit – avec enthousiasme – que les Aetas vivaient dans une région abritant un grand nombre de pythons. Les Agta ne partageaient guère cet enthousiasme: les chercheurs apprirent en effet qu'un quart de la population masculine avait été victime d'une attaque de python réticulé. Ils se sont penchés sur le sort de cent vingt hommes ; quatre d’entre eux avaient succombé à l’attaque d’un python. Soit un taux d'attaque mortelle d'un homme sur vingt. Une proportion des plus sinistres – mais la plupart d’entre nous échappent à ce type de risque en habitant dans une maison, au sein d'une  ville, et dans les régions où nos ancêtres ont finalement eu raison des prédateurs les plus redoutables – tigres, ours des cavernes et autres kangourous carnivores géants. Nous devrions nous estimer heureux d’y avoir échappé. Seulement, voilà: nous n'y avons par réellement échappé. Le fardeau de cette longue série de fuites éperdues pèse encore sur nos organismes.

Lorsque nos ancêtres (qui faisaient alors peu ou prou la taille d’un sandwich) vivaient dans les arbres, il était primordial pour eux de pouvoir réagir instantanément face à la présence potentielle d’une menace. De nombreuses espèces de primates poussent des cris d’alarme spécifiques correspondant à différents prédateurs. Les premiers noms prononcés par les primates étaient sans doute nichés au cœur de ces cris, qui signifiaient en substance: «Oh, crotte, un gros chat!»; «Nom d'un chien, un aigle géant!»; «Sacrebleu, mais tu as vu la taille de ce serpent?». Les prédateurs pourraient donc avoir eu un impact positif sur l’être humain moderne: ils nous ont donné la forme primaire du langage – ou du moins les tout premiers jurons.

Et nous ne nous sommes pas contentés d’inventer des noms pour chaque prédateur. Dès que nos yeux ou nos oreilles captaient un signe de danger – un mouvement dans l’herbe, une ombre suspecte – une décharge hormonale électrisait notre organisme. Ces réponses «combat-fuite» accéléraient le rythme cardiaque, augmentait le flux sanguin vers les muscles et provoquait une hyperventilation (de manière à stimuler l’arrivée d’oxygène au cerveau pour réagir plus rapidement). Autant de phénomènes physiologiques qui nous rendaient plus susceptibles d’agir avec célérité face aux prédateurs – que ce soit pour les repérer, pour se cacher, pour fuir – ou, chez les plus courageux, pour lancer un bâton avait de prendre la poudre d’escampette.  

Ces signaux «combat-fuite» (ainsi que la nervosité et l’anxiété qui les accompagnent) font partie des problèmes qui touchent les populations urbaines modernes – et qui expliquent pour partie notre sentiment d'insatisfaction. Ils peuvent être déclenchés par toutes sortes d’activités ordinaires. Le fait de penser à nos impôts accélère notre rythme cardiaque; même chose lorsque nous sommes en retard pour une réunion, que nous oublions nos devoirs ou que nous réfléchissons au moyen de payer nos rénovations d'intérieur. Or à chaque fois, les réponses combat-fuite ne remplissent aucun rôle. Elles nous stressent. Stimulent notre rythme cardiaque. Nous préparent à fuir en courant – mais pour aller où? Et pourquoi?

Jetez un œil autour de vous: les angoissés sont partout, prêts à fuir leurs prédateurs imaginaires. Cette anxiété intempestive peut paraître absurde (l’autre jour, j’ai failli faire une dépression nerveuse en cherchant mes clés de voiture égarées; j’avais prévu de me rendre en salle de gym… où j'allais courir sur place pendant un bon moment). C’est toutefois un problème sérieux, qui peut coûter de l’argent – et des vies. Les traitements médicamenteux nous ont permis d’endiguer une partie de ce fléau. Le Xanax et le Valium (entre autres anxiolytiques) peuvent se montrer efficaces. «Il n’y a plus de léopards», nous murmurent ces petits cachets – et nous dormons plus tranquilles.

L’angoisse n’est que l’un des effets persistants de l’influence des prédateurs. L’un d’entre eux est le… «hérissement», pour parler simplement. Lorsqu’un son vous effraye, ou que votre irascible patron vous terrifie, les poils de vos bras se dressent – phénomène vite suivis de frissons. Mais pourquoi? Autrefois, lorsque nous avions encore de la fourrure, les poils hérissés nous faisaient paraître un peu plus grands que nous ne l’étions; nous avions ainsi moins l’air de casse-croûtes ambulants (du moins, notre stature était légèrement supérieure à celle du casse-croûte ambulant). Mais depuis que nous avons perdu la majorité de nos poils, les frissons qui parcourent notre corps et le hérissement provoqué par la contraction de muscles minuscules n’ont plus aucune fonction, si ce n’est celle de nous ridiculiser; nous paraissons plus lâches que téméraires.

De nombreuses caractéristiques ayant influencé notre capacité à repérer ou à fuir les prédateurs ont fait l’objet d’une forte sélection naturelle pendant le plus clair de ces dernières quarante millions d’années d’évolution des primates; et même avant (nous sommes peu ou prou des proies depuis le début). Les chercheurs commencent tout juste à étudier ces possibilités. Lynne Isbell, de l’University of California-Davis, affirme que l’évolution de la gamme des couleurs visibles par l’homme s’explique en partie par la capacité de certains de nos ancêtres à survivre grâce à leur meilleure appréciation des couleurs (échappant par là même à divers serpents). Selon une étude publiée cette année, les enfants repèrent les serpents plus vite qu’ils ne repèrent les fleurs. Il leur serait également plus facile de les repérer en couleurs plutôt que sur une image en dégradés de gris. Nos interactions avec les autres espèces (qu’il s’agisse de serpents, ou, comme certains ont pu l’affirmer, de fruits) ont façonné notre vue. Nos hurlements, ces énoncés préverbaux (et universels), sont des cris d’alarme formulant à la fois une menace et un appel à l’aide.

Mais notre évolution n’a pas été influencée que par les prédateurs. Les parasites et les pathogènes ont eux aussi façonné nos corps, et leur impact se fait encore sentir aujourd’hui. Avec les prédateurs, la plupart de nos caractéristiques d’adaptation avaient pour but d’éviter le prédateur en lui-même – car le simple fait de croiser sa route s’avérait souvent mortel. En revanche, une attaque de parasite peut souvent être repoussée. Les parasites les plus mortels de notre histoire sont transmis d’homme à homme par l’intermédiaire du moustique; le paludisme, par exemple. Parmi nos ancêtres, ceux qui vivaient dans les régions les plus touchées par le paludisme (et qui le sont encore) ont évolué pour échapper à la fureur destructrice du Plasmodium. L’une de ces adaptation protectrice rend les personnes concernées plus susceptibles de souffrir d’anémie falciforme ou drépanocytose;  une autre augmente les risques de favisme (anémie hémolytique pouvant être provoquée par l’ingestion de fèves). Selon certains, les proportions relatives de certains groupes sanguins pourraient aussi résulter de l’influence du Plasmodium; certains groupes semblent en effet plus résistants que d’autres face au paludisme.

Les poux (entre autres parasites) et les maladies qu’ils transportent pourraient avoir joué un rôle dans la perte de nos poils; en effet, les parasites ont désormais moins de place pour se cacher. Ces mêmes poux pourraient également avoir eu un impact sur les prémices de notre sociabilité: le fait de nous épouiller mutuellement nous a rapproché (tout en provoquant des décharges récurrentes d’endorphines et en favorisant l’apaisement social). Citons également les vers parasites, dont la présence pourrait bien avoir façonné notre système immunitaire – à tel point que certain d’entre nous regrettent leur absence: certains troubles auto-immuns (comme l’asthme ou la maladie de Crohn) ont été associés à des adaptations (aujourd’hui obsolètes) visant à contenir l'action de ces vers.

Le fonctionnement (ou les dysfonctionnements) de notre corps dans les environnements modernes ne correspond pas aux espèces d’aujourd’hui, mais à celles auxquelles nous avons fait face pendant des millions d’années. Nos corps sont ceux des hommes qui sont parvenus à survivre en dépit de la menace constante des crocs du prédateurs, des maladies véhiculées par les parasites et les pathogènes, et – plus généralement – à la redoutable horde de Mère Nature. Il va sans dire que nous continuons d’évoluer. A chaque génération, certains gènes l’emportent sur d’autres – et pourtant, le rythme de notre évolution est des plus lents lorsqu’on le confronte à la somme des bouleversements que nous avons connus. Et nous voilà stressés lorsque notre équipe de football favorite perd un match; voilà que nos poils se hérissent lamentablement lorsque nous avons la frousse. Nous pourrions regretter de porter le poids de cet héritage – mais il est plus raisonnable d’y faire face; de cesser de rêver aux corps que nous aimerions avoir pour nous concentrer sur la façon de vivre au mieux avec les nôtres. Des corps qui ont évolué au cœur d’une terre sauvage, grâce à des ancêtres qui, de justesse, ont échappé à ces mortelles menaces.

Article original: http://www.slate.com/articles/health_and_science/human_evolution/2012/10/evolution_of_anxiety_humans_were_prey_for_predators_such_as_hyenas_snakes.html

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