Cerveau ou pensée: qui est malade lorsque nous déprimons?

Dernière mise à jour 13/12/13 | Article
Cerveau ou pensée: qui est malade lorsque nous déprimons?
En cas de dépression, que faut-il soigner? Notre cerveau ou nos pensées? En d’autres termes, faut-il recourir aux antidépresseurs ou à une psychothérapie?

Même à l’ère des neurosciences, notre vécu psycho-affectif ne se réduit pas à notre fonctionnement cérébral. Notre cerveau autant que notre esprit recèlent toujours une infinité de mystères, mais il apparaît de plus en plus clair que ces méthodes complémentaires peuvent nous aider à retrouver un mieux-être. Le recours à des médicaments facilite parfois une prise en charge par la parole.

Bien avant l’avènement des neurosciences, deux visions de la nature de l’esprit humain s’affrontaient déjà. Pour les scientifiques qui se revendiquent d’une approche dite «moniste», aucune pensée ne serait possible sans activité neuronale, même si la manière dont l’activité chimique et électrique de notre cerveau «crée» de la conscience et des émotions demeure une énigme.

A l’opposé, selon la vision dite «dualiste» –dont le père fondateur est Descartes– tout ce qui relève de la pensée et de la conscience serait bien distinct du cerveau, quelque chose d’immatériel qui ne se voit pas, ne se mesure pas et ne se limite pas à des frontières biologiques. La réflexion peut paraître abstraite, cependant elle conduit à un véritable dilemme, très concret celui-ci, dans la prise en charge de nos dysfonctionnements psychiques. A ce titre, les divers traitements de la dépression, ce mal-être si répandu dans notre société, sont un exemple révélateur du fossé qui sépare l’approche par la psychothérapie et le recours aux molécules pharmacologiques visant à rééquilibrer la production de certains neurotransmetteurs par nos cellules cérébrales.

Imagerie cérébrale: des découvertes et des limites

Il existe une cartographie de notre cerveau, toujours plus précise grâce au développement des techniques d’imagerie qui peuvent aujourd’hui non seulement voir son anatomie mais aussi mesurer son activité en temps réel. Cependant, si l’imagerie cérébrale fonctionnelle peut déceler des dysfonctionnements dans certains circuits neuronaux, notamment en cas de dépression, elle ne permet pas de décortiquer les processus complexes qui provoquent les changements métaboliques observés. Malgré ces limitations, des observations récurrentes chez des personnes dépressives viennent confirmer certains symptômes, d’où la tentation de considérer désormais les maladies mentales comme des maladies du cerveau.

De plus en plus d’études se penchent sur les différentes façons d’influencer notre fonctionnement cérébral. On comprend de mieux en mieux par exemple comment des stimulations électriques ou certaines substances – hallucinogènes, psychotropes – modifient l’activité électrique de nos neurones et la libération des neurotransmetteurs, qui sont les éléments chimiques circulant d’un neurone à l’autre. En revanche, il semble plus difficile d’expliquer comment une simple pensée, une intention de notre part, le fait d’imaginer une action sans la réaliser peuvent également influencer l’activité cérébrale.

Des niveaux de réalité très différents

En l’état actuel de nos connaissances, il est indéniable que cerveau et pensée sont liés et que les informations qu’ils se communiquent peuvent aller dans les deux sens. Quant à déterminer où se situe la conscience dans cette relation, à quel moment elle intervient, des questions fondamentales restent ouvertes, qui vont jusqu’à la remise en question de notre libre arbitre. En effet, certaines études démontrent que notre cerveau initie une action avant même que celle-ci soit accessible à notre conscience.

La nature essentielle de ces questionnements a de quoi donner le vertige, lorsqu’on réalise l’impact qu’ils peuvent avoir sur la manière dont on considère le mal-être psychologique et les troubles mentaux, sur l’interprétation que l’on en fait, sur la compréhension de leur origine et les traitements préconisés. Or, ce qui se passe au niveau de nos neurones et synapses ou ce qui transparaît dans nos émotions est peut-être l’expression de processus psychobiologiques semblables, mais s’exprimant à des niveaux de réalités très différents, tout comme par exemple une horloge et un cadran solaire indiquent tous deux l’heure qu’il est, mais en utilisant des mécanismes radicalement différents.

La dépression: des soins complémentaires pour des causes multiples

Ainsi, deux visions et deux réalités peuvent se compléter plutôt que s’opposer. Si l’on prend l’exemple de la dépression, celle-ci peut avoir de multiples causes. Certaines sont biologiques, objectives –notamment des facteurs génétiques influençant l’activité de neurotransmetteurs– alors que d’autres sont plus subjectives, relevant d’un vécu psycho-émotionnel. Les antidépresseurs vont agir directement sur le dysfonctionnement cérébral, alors qu’une psychothérapie, qui offre l’écoute attentive et bienveillante d’un professionnel pour permettre de dire son vécu en toute confiance, contribuera à soigner le mal-être tout en mettant en valeur les ressources personnelles. De plus, on sait aujourd’hui que la parole et les mots qui véhiculent les pensées –en particulier dans une démarche psychothérapeutique – agissent également sur les structures neuronales.

Pour soigner la dépression, les médicaments ont leurs détracteurs. Des études ont démontré qu’un pourcentage parfois important de patients en bénéficie peu. Par ailleurs, lorsqu’un antidépresseur est efficace, il émousse les émotions et peut apporter un mieux-être dont le patient se contentera, en évitant d’entamer un travail de compréhension des origines de sa souffrance. Or, un épisode dépressif s’inscrit toujours dans une histoire personnelle particulière et il peut offrir la chance de se réapproprier son existence tout et d’accroître l’estime de soi.

La puissance des psychothérapies est toujours plus reconnue; cependant, en cas de dépression sévère, ses bénéfices risquent de ne pas être accessibles tout de suite, d’où l’importance de recourir dans un premier temps aux antidépresseurs pour rendre la souffrance psychique supportable. Dans tous les cas, le choix d’un traitement ne dépendra pas seulement du médecin; la personne dépressive doit être informée, accompagnée et respectée dans ses propres choix.

Référence

Adapté de «Neurosciences et rapport pensée-cerveau: à propos des traitements de la dépression», par Dr R. C. Martin-Du Pan. In Revue médicale suisse 2012;8:1629-33, en collaboration avec l’auteur.

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