Vous stressez au travail: saviez-vous que votre cœur en souffre?

Dernière mise à jour 03/10/12 | Article
Vous stressez au travail: saviez-vous que votre cœur en souffre?
Il existe un risque supérieur à la moyenne d’être victime d’un infarctus lorsque l’on «stresse» de manière chronique au travail. La démonstration vient d’être apportée au terme d’une vaste enquête européenne. Ce qui soulève quelques questions inédites concernant par exemple l’organisation du travail et la responsabilité des employeurs.

Le stress au travail expose à un risque supérieur à la moyenne d’être victime d’un infarctus du myocarde. Et ce risque peut être quantifié. La démonstration vient d’en être apportée par un vaste travail européen incluant près de 200’000 personnes. Il fait l’objet d’une publication dans The Lancet, datée du 15 septembre. La publication soulève des questions qui, comme on s’en doute aisément, dépassent de loin le seul domaine de la cardiologie.

Comment établit-on les conséquences sur la pompe cardiaque d’une entité aussi complexe que peut l’être le stress? La question n’est pas simple. Elle commence par celle de savoir de quel stress on parle. Des travaux avaient déjà été menés sur ce thème. Sans pour autant parvenir à conclure. C’était du moins l’opinion des auteurs de l’étude du Lancet. Et c’est précisément pourquoi ils ont jugé utile de mener le travail dont ils publient les conclusions. Selon eux, de nombreux biais faisaient douter des conclusions des études précédentes. Il s’agissait à la fois de la méthodologie mise en œuvre, de la définition retenue de cette entité multiforme que peut être le «stress au travail» et du nombre (trop faible) de personnes étudiées.

Malgré des études, le flou demeurait

Certaines études estimaient que ce risque était doublé, d’autres qu’il était inexistant ou presque. L’heure était venue d’en savoir plus et mieux, de dépasser les biais et de mesurer l’impact du psychisme sur le corps. Ceci s’est réalisé dans le cadre d’un grand consortium européen dénommé IPD-WORK Consortium. Constitué depuis 1985, il réunit au total treize groupes de personnes (ou cohortes) vivant dans sept pays du Vieux Continent: la Belgique, le Danemark, la Finlande, la France, les Pays-Bas, le Royaume-Uni et la Suisse. Dans le cas de l’étude stress-infarctus, les dossiers de près de 200’000 personnes ont été analysés.

Ce consortium européen comporte notamment la cohorte française GAZEL. Cette dernière est constituée de près de 20’000 agents d'EDF-GDF qui sont suivis depuis 1989 par des chercheurs de l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm). Ce travail est effectué par l'unité «Centre de recherche en épidémiologie et santé des populations» (Marcel Goldberg, Archana Singh Manoux et Marie Zins).

Le «stress au travail», une définition compliquée

Mais qu’est-ce donc que le «stress au travail»? Les auteurs font simple et percutant: il s’agit de la combinaison d'une forte demande de quantité de travail et d’une autonomie excessivement réduite chez celles et ceux à qui cette demande est imposée. La formule  «Travaille et tais-toi!» résume assez-bien de quoi il en retourne. Et dans le travail publié par The Lancet, c’est bel et bien ce paramètre qui est isolé et non pas, comme dans la plupart des études précédentes, différents éléments personnels de psychologie, comme la «personnalité» ou les facultés cognitives.

Au total, la moyenne d'âge des participants européens est de 42,3 ans et, dans la population étudiée, il y a autant de femmes que d'hommes. Le «stress au travail» a été évalué par des questionnaires portant sur les aspects psychosociaux liés au travail. Il s’agissait ici d'analyser les demandes concernant le travail, l’excès de ce dernier, les demandes conflictuelles auxquels les travailleurs peuvent être confrontés et le temps restreint qui leur est imparti pour accomplir les tâches dont ils ont la charge.

En pratique, la proportion des personnes exposées au stress dans les différentes études précédentes variait de 12,5% à 22,3%. Sur cette population de 200’000 personnes, elle est de 15,3%. Et sur la période de 7 ans qu’a duré l’étude, les chercheurs ont recensé 2’358 infarctus. «En harmonisant les données, les résultats obtenus à partir des treize cohortes européennes établissent que les personnes exposées au stress au travail ont un risque de faire un infarctus plus élevé de 23% que ceux qui n’y sont pas exposés», explique Marcel Goldberg. «Quand on prend en compte les modes de vie, l'âge, le sexe, le statut socioéconomique et la répartition géographique des participants, les résultats sont pratiquement inchangés».

Un lien démontré entre stress et risque d’infarctus

Ce spécialiste estime à 3,4% la proportion des infarctus, recensés parmi les 200'000 individus, qui sont attribuables au stress. Sur les 100 à 120’000 infarctus survenant en France chaque année, cela correspondrait, selon lui, entre 3’400 et 4’000 infarctus. Sans surprise, les auteurs suggèrent de renforcer la prévention du stress au travail pour réduire ce risque.

De fait, il serait dommage que ce travail en reste là. Développées avec succès, ces mesures préventives pourraient avoir également un impact positif sur d'autres facteurs de risque sanitaire; au premier rang desquels la consommation de tabac et de boissons alcooliques qui sont, pour une large part, elles aussi liées au stress au travail. On pourrait aussi imaginer, sans tenir un discours de responsables syndicaux, que l’infarctus n’est que l’expression ultime du stress sur le myocarde; et que ce dernier peut souffrir de manière récurrente à bas bruit de situations professionnelle où le poids de la hiérarchie potentialise l’absence d’autonomie. Du moins est-ce là un postulat crédible.

Effets délétères sur le cœur, effets également négatifs et multiformes (bien connus) dus au tabac et aux alcools: il y aurait pour les travailleurs, les entreprises et la collectivité de grands avantages à repenser l’organisation des tâches professionnelles. Verra-t-on demain des victimes d’infarctus engager des actions contre leur employeur? Et leurs avocats plaider The Lancet en main? De ce point de vue, en démontrant que le stress n’est pas une fatalité individuelle, cette étude dépasse de bien loin la seule cardiologie.

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