Antidépresseurs: ni surconsommation, ni diabolisation

Dernière mise à jour 19/06/14 | Article
Antidépresseurs: ni surconsommation, ni diabolisation
L'Académie nationale française de médecine lance un appel pour une meilleure prise en charge des personnes souffrant de dépression.

Les antidépresseurs n'ont plus bonne presse. Nous sommes loin des années 1990 qui avaient vu l’apparition de ces médicaments que utilisés contre l'anxiété, la dépression et la détresse psychologique. On avait alors vu des campagnes appeler à «vaincre la dépression» grâce à eux, comme le rappelait le Dr Bertrand Kiefer dans l’une de ses chroniques de la Revue médicale suisse datées d'avril 2008. Les années 1990 furent aussi celles d’une consommation croissante de ces médicaments.

Mauvaise image

Nouveau millénaire, nouvelles pratiques. L'image des antidépresseurs est de plus en plus altérée. Les consommateurs peuvent désormais partager leurs témoignages. «La croissance de l'Internet a commencé à modifier le cours de l'histoire, quand les utilisateurs d'antidépresseurs ont commencé à comparer leurs expériences vécues et à échanger des informations, écrivent Charles Medawar et Anita Hardon dans leur ouvrage (en anglais) consacré aux effets néfastes de ces traitements. Des récits concrets de graves problèmes de sevrage ont commencé à être diffusés. Puis des sites Internet spécialisés ont commencé à apparaître.» Pendant la même période, une étude américaine constate qu'une grande proportion de patients suivant un traitement antidépresseur ne présentait pas de symptômes correspondant aux indications qui l’auraient justifié. L'étude européenne ESEMed aboutit au même constat en France.

Dans son ouvrage The Emperor's New Drugs (2009), le professeur américain Irving Kirsch va encore plus loin en remettant en doute l'efficacité des antidépresseurs dans leur ensemble. Ann Kato, professeure honoraire à la Faculté de médecine de l'Université de Genève, résume ses travaux en ces termes sur le site du quotidien Le Temps: «Durant ses 15 ans d’enquête, le professeur Kirsch a constaté que les médicaments n’étaient pas plus efficaces que le placebo.»

Mise au point

Dans un rapport publié le 20 mai 2014, l'Académie nationale française de médecine prend acte de ce climat de défiance: «Les médicaments antidépresseurs suscitent périodiquement dans les médias et le grand public des interrogations quant à leur bon usage, étant affirmé qu’ils seraient trop souvent voire mal prescrits en France en particulier par les médecins généralistes», expliquent les auteurs dans leur introduction. Il est selon eux grand temps d'effectuer une mise au point.

Les experts s'efforcent de dissiper plusieurs idées reçues, et rappellent que si la consommation d'antidépresseurs progresse, notamment en France, c'est avant tout pour répondre à un véritable besoin –et aussi parce que les malades jouissent d'un meilleur accès aux soins.

Ils expliquent également qu'à ce jour, «le diagnostic de dépression ne peut pas s'appuyer sur une mesure biologique ou un examen para-clinique», et que le médecin prescripteur doit encore s'aider des nombreux outils mis à sa disposition: échelles de mesure, listes de critères ou encore tests d'autoévaluation. Selon le rapport, ces outils «doivent être enseignés à tout médecin: ils sont une aide au repérage de la symptomatologie et aux décisions thérapeutiques».

Bonnes pratiques

Le rapport aborde notamment la question du suicide, qui toucherait entre 5% et 20% des patients déprimés. Les spécialistes de l’Académie française de médecine rappellent que seuls 25% de ces derniers «reçoivent un traitement adéquat pour leur dépression», et que «la majorité des sujets déprimés qui se sont suicidés ne recevaient pas d'antidépresseurs». Ils admettent que les antidépresseurs pourraient, de part leurs facultés désinhibantes, provoquer des conduites suicidaires, mais ils relativisent ce fait en évoquant le rôle protecteur de ces mêmes traitements. Là encore, le rapport rappelle que la formation des médecins joue un rôle fondamental dans la protection du patient, une bonne prise en charge s'accompagnant d'une diminution des taux de suicide. «Les règles de bonnes pratiques doivent être respectées: réévaluation hebdomadaire de l'état du patient pendant le premier mois, puis au minimum mensuelle; posologie réduite chez les sujets âgés ou fragilisés par un handicap mental».

Même approche face aux troubles psychologiques de l'enfant: les auteurs du rapport appellent de leurs vœux la réalisation d'études approfondies visant à évaluer l'efficacité de ces traitements et leurs conséquences sur l'organisme et le développement neurologique. Et précisent que la première prescription d'un médicament antidépresseur chez un mineur «doit être réservée aux médecins spécialistes en pédiatrie et/ou en psychiatrie».

Psychothérapie et médicament

Loin de louer aveuglément les bienfaits des antidépresseurs, les spécialistes de l’Académie empruntent ainsi la voie de la prudence: oui, les antidépresseurs sont efficaces, mais la psychiatrie n'est pas une science exacte, et cette efficacité dépend en grande partie de la qualité du diagnostic. Loin de plaider pour le règne des molécules, ils insistent avant tout sur l'importance des rapports humains.

Le Pr Chin Eap, psychopharmacologue clinique au Centre des neurosciences psychiatriques du Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV), résume la situation en ces termes: «Les antidépresseurs n’étaient pas assez souvent prescrits il y a trente ans, mais il faut aujourd’hui prendre garde à ne pas tomber dans la situation inverse en les prescrivant contre de simples coups de blues. D’autres moyens doivent d’abord être explorés, comme par exemple un soutien psychologique, social ou familial.» Pour les cas les plus graves, il préconise l'association d'une psychothérapie et d'un traitement médicamenteux adapté.

Avant tout, de la mesure: c’est ce que conseillent désormais les professionnels de la santé mentale. Les antidépresseurs ont traversé plusieurs périodes. Après le temps de l'euphorie et celui de la défiance, l’heure est peut-être venue de leur usage raisonné.

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