Et si se brosser les dents diminuait le risque d’Alzheimer?

Dernière mise à jour 06/05/19 | Article
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Des scientifiques américains ont récemment découvert qu’une bactérie infectant les gencives était présente dans le cerveau de patients atteints de la maladie d’Alzheimer. Cette recherche ouvre de nouvelles pistes de compréhension et de traitement de la maladie.

Comment protéger nos gencives?

  • Se brosser les dents deux à trois fois par jour, sans tomber dans l’hygiène extrême, qui peut entraîner des dégâts, comme un retrait gingival.
  • Faire des contrôles réguliers: saignements lors du brossage, gonflements et rougeurs des gencives, dents qui bougent sont les signes que l’inflammation est déjà avancée. Une visite chez l’hygiéniste permet d’éviter d’arriver à cet état. De plus, il nous débarrasse du tartre, véritable nid minéralisé de bactéries.
  • Éviter le tabac.
  • Rester zen: le stress a un impact négatif sur l’inflammation des gencives.
  • Contrôler la prise de médicaments: antidépresseurs, calmants et somnifères ont pour effet secondaire de modifier la production de salive, ce qui perturbe la flore buccale.

«Brosse-toi les dents trois fois par jour!» On entend cette recommandation depuis notre plus jeune âge. Si nos parents pensaient nous éviter les caries, ils ne se doutaient pas que ce bon réflexe pourrait protéger notre cerveau. Le 23 janvier dernier, une étude américaine parue dans Science Advances a mis en évidence un lien entre inflammation buccale et maladie d’Alzheimer. En cause, une bactérie répondant au doux nom de Porphyromonas gingivalis. On la savait impliquée dans de nombreuses gingivites, mais elle a aussi été retrouvée dans les cerveaux de patients atteints d’Alzheimer. Sa présence semble déclencher une inflammation cérébrale, l’une des composantes de la maladie. Cette découverte apporte un nouvel élément à la compréhension de cette pathologie complexe. Elle ouvre aussi une nouvelle voie de développement de nouveaux traitements.

Naturellement présente dans l’organisme, la P. gingivalis fait partie du microbiote buccal. «C’est une bactérie que l’on retrouve couramment dans la bouche, en faible quantité, explique le Pr Andrea Mombelli, responsable de la division de parodontologie à la Clinique universitaire de médecine dentaire de l’Université de Genève (UNIGE). De manière générale, la cohabitation se passe sans dommage. Cependant, chez certaines personnes, une petite quantité de cette bactérie suffit à provoquer un déséquilibre de la flore buccale. La bactérie se met à produire des toxines qui stimulent le système immunitaire de façon inadaptée.» Se développe alors un état inflammatoire important des gencives, la parodontite.

De la bouche au cerveau

Comment des bactéries logées dans notre bouche peuvent-elles se retrouver dans notre cerveau? «Notre organisme n’est pas étanche, souligne le Pr Mombelli. Il est tout à fait courant d’avoir des bactéries buccales à d’autres endroits du corps. En règle générale, il s’agit de petites quantités et notre système de défense les neutralise facilement.» La migration de ces bactéries s’effectue principalement via la circulation sanguine. Dans le cas de la P. gingivalis, la piste des nerfs crâniens, qui serviraient de voie de transport vers le cerveau, est également mentionnée.

Une fois dans le cerveau, la P. gingivalis produit des enzymes toxiques appelées gingipaïnes. Celles-ci agissent sur deux molécules impliquées dans la maladie d’Alzheimer: la protéine Tau et le peptide amyloïde bêta. Quand elle s’accumule, la protéine Tau dérègle le fonctionnement cellulaire, pouvant entraîner la mort des neurones. L’amyloïde bêta, quant à lui, est un peptide (fragment de protéines) qui se trouve dans le tissu entourant les neurones. «Lorsque ce peptide est isolé, il est faiblement nocif, précise le Pr Jean-François Démonet, neurologue et directeur du Centre Leenaards de la mémoire du Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV). Sa toxicité augmente lorsque plusieurs amyloïdes bêta s’enroulent entre eux. De petits ressorts apparaissent et s’accumulent, formant des amas caractéristiques de la maladie d’Alzheimer: les plaques séniles.» Le cerveau ne parvient pas à se débarrasser de ces agrégats. Sous cette forme, l’amyloïde bêta participe à la dégénérescence en favorisant l’entrée du calcium dans les neurones.

Bloquer les gingipaïnes

En agissant via ces deux molécules, la bactérie P. gingivalis induit un état inflammatoire dans le cerveau, tout comme dans la bouche. «Il ne s’agit probablement pas d’une infection bactérienne aiguë, mais d’une inflammation à petit feu, nuance le Pr Démonet. Au bout de dizaines d’années d’inflammation chronique, la situation peut évoluer vers une maladie d’Alzheimer.» Une hypothèse qui est renforcée par une autre suspicion: l’amyloïde bêta aurait des propriétés antibactériennes. La formation de plaques séniles serait donc une réaction de notre organisme pour se défendre contre l’infection cérébrale. Une interprétation qui ouvre de nouvelles pistes de traitement. «Les essais cliniques actuels cherchent à se débarrasser de l’amyloïde, sans grand résultat, avance le Pr Démonet. L’étude de Science Advances nous incite à adopter une attitude préventive et à agir sur la source de l’inflammation même.»

C’est sur cela que se penchent les chercheurs américains, en développant une molécule qui cible les gingipaïnes, responsables de l’inflammation du cerveau. Testés sur des souris, ces inhibiteurs ont montré des résultats encourageants: les neurones de l’hippocampe, point de départ de la maladie d’Alzheimer, ont été sauvés. Mais cela n’est malheureusement pas synonyme de guérison de cette maladie. Elle est en effet multifactorielle et la piste de la bactérie P. gingivalis n’en est qu’un des facteurs de risque. D’autres bactéries ainsi que le virus de l’herpès de type 1 seraient également impliqués dans le développement de cette pathologie. L’association de plusieurs thérapies sera probablement nécessaire pour la traiter. Cette étude ne représente donc qu’un pas dans la lutte contre Alzheimer.

   

Santé buccale et santé globale: tout est lié

Ce qui se passe dans notre bouche n’est ni anodin ni isolé du reste de notre corps. La faute à la circulation sanguine, qui connecte nos organes avec notre bouche. L’état de nos dents peut être un signal d’alerte qui révèle d’autres maladies, comme le diabète, une infection par le HIV ou une leucémie. Ces maladies affectent nos dents et c’est parfois lors d’un contrôle chez l’hygiéniste que l’on découvre une autre pathologie.

Si des maladies systémiques peuvent affecter nos dents, l’inverse est également possible. Les bactéries de notre bouche peuvent migrer vers d’autres organes, comme c’est le cas pour la P. gingivalis. Une mauvaise santé buccodentaire augmente le risque de maladies cardiovasculaires et peut favorise l’évolution d’un diabète. Bref: une bonne hygiène buccale est importante pour nos dents… mais aussi pour le reste de notre corps !

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Paru dans Le Matin Dimanche le 07/04/2019.

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