En finir avec la lèpre

Dernière mise à jour 13/03/13 | Article
En finir avec la lèpre
Un nouveau vaccin pourrait permettre d'éradiquer ce fléau millénaire.

Siège de l'Infectious Disease Research Institute (IDRI), Etats-Unis. Le chercheur Malcolm Duthie laisse tomber une pile de boîtes de prélèvement blanches sur une petite table de conférence ronde. Les boîtes font la taille d'une clé USB; elles ressemblent à des tests de grossesse, mais contienne une bandelette de papier imprégnée des révélateurs de quatre protéines de la lèpre. J’en saisis une, et pointe du doigt une tache cramoisie à l’intérieur d’un monticule: «C’est du sang?»

«Oui!» me répond Duthie. «Il nous suffit désormais d’une goutte de sang pour savoir si quelqu’un souffre de la lèpre».

Il fourre la boîte de prélèvement dans un support branché à un smartphone, et tapote l’écran. Deux fines lignes bleues apparaissent, ce qui signifie que le patient – qui a participé à un essai clinique aux Philippines l’année dernière – est bien atteint de la maladie. «Vous voyez ces chiffres? Ils nous donnent une idée générale de l’ampleur de leur charge bactérienne».

En ce beau jour de janvier, Steven Reed, fondateur et président de l’IDRI, fait les cent pas dans les bureaux de Seattle de cet institut. Il attend un coup de fil du Brésil, pays où l’IDRI se prépare à déployer le premier test diagnostic rapide permettant d’identifier les personnes souffrant de la lèpre – et ce avant même l'apparition des premiers symptômes.

Le microbe de la lèpre ravage le corps lentement et insidieusement. S’il est difficile de porter des diagnostics précoces, c’est en partie parce que les symptômes varient considérablement et qu'ils peuvent ne se dévoiler qu'au bout de dix ans. Une récente étude menée sur des souris montre que les bactéries responsables de la lèpre prennent le contrôle des cellules de Schwann adultes, qui sont censées produire une couche de protection graisseuse pour isoler les neurones. Ces germes parviennent à les reprogrammer; ils en font des cellules souches, ce qui leur permet d’infiltrer les systèmes musculaires et nerveux de l'organisme. Il est donc possible qu’une personne infectée ne montre aucun symptôme, ou que les symptômes soient peu parlants (irritations cutanées, engourdissements localisés, encombrements respiratoires). La maladie est ainsi souvent mal diagnostiquée, et un malade peut gâcher de précieux mois (voire plusieurs années) en prenant un traitement inadapté. Le temps que le médecin découvre de quoi il retourne, il peut déjà être défiguré, estropié, voire infirme.

Ce n'est pas tout: une personne infectée peut – sans le savoir – propager le microbe un peu partout. Un éternuement peut répandre une centaine de millions de bacilles. Ils peuvent survivre plus d'un mois dans l'environnement – assez longtemps pour être inhalés par d'autres personnes. Ce germe demeure dangereux même lorsqu'il est desséché. Il peut infecter via le nez ou une blessure cutanée. Les chercheurs ne comprennent pas tous les mécanismes de ce mode de transmission, mais ils s'accordent pour dire qu'une détection précoce de la contamination est essentielle, puisqu'elle seule permet de devancer la maladie.

Le test de l'IDRI a rempli d'optimisme Reed et ses collègues du monde entier: ainsi il serait enfin possible de «lutter contre la lèpre de manière forte et intelligente».

Quelques jours plus tard, Reed prend un avion pour Rio de Janeiro pour soumettre le test à l'ANVISA, l'autorité de réglementation du Brésil – et ce juste à temps pour la Journée mondiale de la lèpre (soit le 27 janvier). Cette mobilisation annuelle a été instituée il y a soixante ans pour sensibiliser la population à cette maladie. Elle infectait alors près de dix millions de personnes par an, et déjouait rapidement les médicaments utilisés pour la combattre (les «sulfones»); on pensait alors qu'il serait impossible d'élaborer un vaccin pour la combattre, car les microbes de la lèpre ne pouvaient être cultivés en éprouvette.

Aujourd'hui les chercheurs sont toujours incapables de cultiver Mycobacterium lepraein vitro. Mais l'IDRI vient d'élaborer le premier vaccin contre la lèpre, et ce en réunissant quatre protéines clés. Lorsqu'ils l'ont testé sur des souris, le vaccin a réduit en elles le nombre et la croissance des bactéries de la lèpre dans leur organisme. Les chercheurs sont en train de produire cette protéine de fusion à grande échelle. Les premiers essais cliniques chez l'homme devraient commencer à la fin de l'année 2013.

Idéalement parlant, le vaccin peut être utilisé de manière prophylactique (pour s'assurer que personne ne contracte la maladie) et thérapeutique (pour contrecarrer la réplication bactérienne chez les malades). Mais il faut commencer par identifier les malades. D'où l'importance cruciale d'un test diagnostique simple et rapide – et l'IDRI peut diagnostiquer la lèpre en quelques secondes, sans microscope.

Outre la confirmation d'un diagnostic chez les patients présentant déjà des symptômes évidents, le test peut identifier les malades qui s'ignorent. Un test sanguin positif permettrait au malade de recevoir un traitement antibiotique, en plus du vaccin thérapeutique. On sait qu'une exposition à long terme aux malades de la lèpre est le premier facteur de risque connu de contracter cette maladie; aussi les personnes côtoyant les malades seraient candidats à la vaccination.

L'union de ces deux outils pourrait enfin permettre à l'humanité de sortir du cercle vicieux de cette maladie, qui affecte la planète depuis plus de quatre millénaires. La lèpre était très répandue dans l'Europe médiévale; aux Etats-Unis, on l'a considérée comme une menace sanitaire sérieuse jusque dans les années 1930. La plupart des cas de lèpre sont aujourd'hui circonscrits à l'Asie, à l'Afrique et à l'Amérique du Sud. La lèpre peut être soignée via une association de puissants médicaments, mais la plupart des malades ignorent qu'ils peuvent être traités – et l'apprennent longtemps après leur infection et l'apparition des symptômes.

«Pour stopper net la progression de la lèpre, il faut détecter les personnes infectées et les traiter», explique Duthie. «Vous n'avez pas idée à quel point il a été difficile de convaincre certains médecins dans les centres de traitement de la lèpre dans lesquels je me suis rendu. Ils me disaient: "Un test, pour quoi faire? Je peux reconnaître un malade de la lèpre dès qu'il passe la porte de l'hôpital". Je me voyais alors dans l'obligation de leur demander: "Alors pourquoi ce patient a-t-il été traité pour des infections fongiques, de l'acné, et toute sorte de maladies – y compris le cancéreuses! – avant d'être correctement diagnostiqué?". Tout simplement ahurissant».

Le Brésil est parmi les pays où la maladie perdure; le deuxième en termes de cas endémiques (après l'Inde). L'IDRI, organisation a but non lucratif, s'est associé à un fabricant de tests diagnostiques, OrangeLife, pour limiter les coûts de production et s'assurer que le prix ne dissuade pas les patients.

«On pourrait presque dire qu'il a fallu dépenser cent millions de dollars pour concevoir un test à un dollar», observe Reed. Ce qui ne veut pas dire que la lèpre – qui compte parmi les dix-sept maladies tropicales négligées officiellement reconnues par l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) – a déjà fait l'objet de dons de cette ampleur. En revanche, la bactérie Mycobacterium leprae est proche de celle de la tuberculose, l'une des maladies ciblées par la fondation Gates; ces dernières années, l'IDRI a donc profité d'un afflux de subventions pour mener des recherches sur la lèpre. «Nous avons appliqué tout ce que nous avons appris de la tuberculose à la lutte contre la lèpre, explique Reeds. Nous calculons nos profits en termes de santé publique, pas en dollars».

Le test et le vaccin apparaissent à un moment crucial dans l'histoire de cette maladie; celle-ci est sur le déclin depuis la mise en place de grandes campagnes de santé publique consistant à distribuer des traitements polychimiothérapeutiques (PCT) gratuits. Selon l'OMS, le taux de prévalence de la maladie a baissé de 90 % depuis 1991 – mais la lèpre et les handicaps qui y sont liés affectent encore plus de quatre millions de personnes dans le monde. Depuis dix ans, le nombre de nouveaux cas déclarés reste stable (environ 250 000).

Précisons toutefois que certains experts jugent ce chiffre inférieur à la réalité; il serait le fruit de pressions exercées par l'OMS et par des responsables gouvernementaux, qui sont pressés de déclarer victoire. «La façon la plus simple d'éradiquer une maladie est encore d'arrêter d'en parler», souligne Duthie; son accent écossais est chargé d'exaspération. «Je pense que le problème est beaucoup plus étendu – entre 1,5 et 2 millions de cas». Une autre raison pousse les experts à douter des chiffres de l'OMS: le stigmate ancestral associé à cette maladie, longtemps considérée comme une malédiction, dissuade les malades de se faire soigner. Il arrive encore souvent que les personnes soignées mais défigurées par la maladie soient rejetées par leur communauté, voire par leur propre famille.

L'augmentation des taux d'infection, notamment chez les enfants et dans les pays où la croissance de la population est rapide (comme l'Inde) inquiète les experts: ils redoutent la constitution d'un «large réservoir d'infection prêt à exploser», comme l'explique Duthie.

Par ailleurs, la polychimiothérapie n'est pas une panacée. Ce traitement ne peut pas réparer les lésions nerveuses, musculaires et osseuses. Ces médicaments ne confèrent pas d'immunité à vie au malade, même après un an de traitement – un régime posologique particulièrement difficile dans les pays pauvres où les systèmes de soins de santé sont fragmentés. Les effets secondaires peuvent être sévères, poussant certains patients à prendre le traitement de façon irrégulière, ce qui les expose à une rechute.

Le Dapsone (antibiotique de la famille des sulfones), introduit en 1947, était le traitement de prédilection, mais une résistance accrue de la maladie a poussé l'OMS à introduire le régime posologique actuel, qui associe le Dapsone à deux autres médicaments. Etant donné la résistance du germe aux antibiotiques, la perte d'efficacité de ces nouveaux médicaments pourrait n'être qu'une question de temps.

C'est un axiome de l'épidémiologie : plus l'éradication d'une maladie approche – et soyons réalistes, bien peu de fléaux ont été éliminés au cours de notre histoire – plus il est difficile d'identifier et de traiter les derniers malades. C'est d'autant plus vrai avec la lèpre, car les chercheurs ne peuvent déterminer sa présence et sa transmission avec exactitude.

En 2008, Duthie et son équipe se sont rendus dans un village «hyperendémique» situé dans une région reculée du sud-ouest de la Chine. Ils y ont récolté des échantillons sanguins auprès de lépreux et de membres de leurs foyers ne présentant aucun signe de maladie. Ils se sont notamment intéressés au cas d'une jeune fille ayant un faible taux d'anticorps, ce qui indiquait qu'elle avait été exposée à la lèpre. Son grand-père, avec qui elle avait vécu, avait souffert d'une forme grave de la maladie; elle ne présentait aucun symptôme visible. Le suivi réalisé en utilisant le test de l'IDRI a indiqué que les bacilles se multipliaient dans son sang. Entre 2008 et octobre 2009, son indice bactérien a grimpé brusquement, et des lésions suspectes sont apparues sur son dos. Un examen clinique a confirmé le diagnostic.

Duthie fait remarquer que le grand-père était mort trois ans plus tôt; la maladie se propageait donc dans son organisme depuis – au minimum – cette période. Ce cas montre qu'un diagnostic basé sur la réponse immunitaire aurait pu être établi au moins huit mois plus tôt, avant l'apparition de ces symptômes spectaculaires.

Et Duthie de faire cette confidence: «Lorsque je vois qu'une jeune fille de douze ans a été diagnostiquée et traitée grâce à cet examen, en sachant qu'elle aurait pu être handicapée à vie dès ses treize ans, je reviens avec une énergie nouvelle, et je sais que c'est pour cela que je fais ce que je fais».

Article original: http://www.slate.com/articles/health_and_science/medical_examiner/2013/02/leprosy_test_and_vaccine_idri_and_who_try_to_stop_a_cursed_disease.single.html

Laura Fisher Kaiser est journaliste indépendante à Washington D.C.

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