Les somnifères sont-ils dangereux pour la santé?

Dernière mise à jour 12/04/12 | Article
Somnifères
Près de 5% de la population suisse consomme plus ou moins régulièrement des somnifères. Une étude américaine vient chambouler l’ordre établi en avançant que ces consommateurs auraient trois fois plus de risques de mourir que les autres.

Un pavé dans la marre

Le très célèbre British Medical Journal (BMJ) publie dans son édition du 27 février une étude faisant l’effet d’une bombe : les consommateurs de somnifères auraient trois fois plus de risques de mourir et 35% de chances de plus de souffrir d’un cancer.

En se basant sur le dossier médical de quelque 30 000 Américains, le Dr Daniel Kripke établit en effet que «se faire prescrire des somnifères est associé à une probabilité de mourir au moins trois fois supérieure à la moyenne, et cela même lorsque la consommation est inférieure à 18 pilules par an».

Dans le milieu de la médecine du sommeil, cette étude, bien que largement contestée, jette un pavé dans la marre. Car si d’un côté les professionnels en la matière expriment une très sévère retenue quant à la méthodologie utilisée par le Dr Kripke, ces résultats alarmants soulèvent néanmoins une problématique plus large encore.

Problème de méthode

«Nous partageons la réticence aux hypnotiques exprimée dans cette étude, explique le Dr Grégoire Gex du Laboratoire du Sommeil des HUG. Les somnifères ne sont pas et n’ont jamais été une solution optimale pour contrer l’insomnie chronique. S’il est vrai qu’ils peuvent aider un patient à court terme, ils ne sont pas pour autant une bonne issue. Il nous est en revanche impossible d’accepter ces résultats tels quels !» Selon l’expert, l’étude publiée dans le BMJ est biaisée du simple fait qu’elle met en opposition des personnes qui consomment des somnifères à celles qui n’en consomment pas, sans suffisamment prendre en compte leurs autres paramètres de santé. Si elles ont une plus grande propension à mourir cela peut dès lors être le fait d’autres raisons, et non pas de la seule responsabilité d’un hypnotique. «Il faudrait en effet pouvoir être certain qu’à état de santé parfaitement égal ceux qui prennent des somnifères meurent plus», continue le Dr Gex.

Il n’empêche que de tels résultats laissent songeur, «le doute subsiste, c’est un fait, et ce pour de nombreuses raisons». Le spécialiste souligne en effet ne pas pouvoir affirmer que les résultats de l’étude sont erronés, il insiste néanmoins sur le fait que la méthode, quant à elle, l’est certainement.

«Nous savons que les gens qui prennent des somnifères peuvent par exemple avoir des problèmes de vigilance ou d’attention, ils auront alors en moyenne certainement davantage d’accidents. De plus, les hypnotiques intensifient les apnées du sommeil, ainsi que certains problèmes respiratoires durant la nuit. Les personnes qui en consomment ont par ailleurs plus tendance à faire des bronchoaspirations, ce qui favorisera une infection pulmonaire. Voilà des raisons précises pour lesquelles nous n’aimons pas les somnifères». Quant au manque de sommeil à proprement parler, il semble pouvoir augmenter à lui seul la tension artérielle, le cholestérol ou encore le diabète, continue le spécialiste.

Dans les deux tiers des cas, l’insomnie est secondaire à une maladie organique (douleurs, trouble respiratoire, etc.), ajoute l’expert. Il est alors clair que les insomniaques pris dans leur ensemble sont plus malades que les autres et de fait meurent plus, indépendamment de leur consommation de somnifères. Ils ont également en moyenne plus de problèmes de dépression et d’angoisse. «La sédentarité touche également d’avantage les gens insomniaques, ce qui est un facteur de risque important, surenchérit le Dr Gex. Mais il s’agit ici d’une vision générale des choses, de même que d’observer que les insomniaques font souvent partie de classes socio-économiques plus basses».

Le Dr Kripke laisse également entendre que les consommateurs de somnifères auraient 35% de risques supplémentaires de développer un cancer, une conclusion très douteuse aux yeux du Dr Gex, «82% des personnes comprises dans l’étude ont commencé à prendre des somnifères au cours de l’étude même, laquelle a duré deux ans et demi. Nous savons néanmoins que la plupart des cancers mettent beaucoup plus de temps à se développer, tels que celui du côlon ou de la prostate, qui prend une dizaine d’années pour devenir détectable. Alors en deux et demi…»

Respect du patient

«L’article du BMJ nous fâche car s’il a le mérite d’avoir fait le buzz, il inquiète les patients qui nous demandent des comptes. Et considérant encore une fois qu’il est fondé sur une méthode biaisée, c’est rageant». Le Dr Gex argumente encore que les personnes insomniaques culpabilisent souvent de consommer des somnifères. «Elles ont conscience que prendre des somnifères n’est pas forcément bon. Alors qu’une étude vienne par dessus le marché leur expliquer qu’elles vont en mourir… Imaginez l’état de ces personnes déjà parfois anxieuses, le soir à l’heure de prendre leur somnifère !»

La fin du somnifère ?

Même si ces petites pilules du sommeil sont apparemment bourrées de défauts, les médecins n’entendent pas, et de loin, les éliminer de leurs prescriptions.

En attendant le Dr Gex rappelle qu’il existe d’autres méthodes pour atteindre le sommeil. Leurs défauts ? «Elles demandent un plus grand engagement de participation de la part des patients, et sont de ce fait moins attirantes». Comparées aux effets indésirables des somnifères.. le patient n'a plus qu'à faire un choix.

Bref : si une personne est frappée d’insomnie à court terme, une prise de somnifères de quelques jours peut être une bonne solution et ne comporte pas de risque majeur. En revanche, en cas d’insomnie persistante, elle doit se tourner vers des solutions alternatives. «L’approche cognitivo-comportementale a fait ses preuves et est bien souvent encore plus efficace que les hypnotiques. Il s’agit non seulement d’adopter une hygiène du sommeil optimale, mais également d’explorer ses craintes de ne pas dormir et modifier transitoirement ses habitudes de sommeil. Par exemple de réduire le temps qu’une personne passe au lit, pour qu’au moment où elle va se coucher, la pression de sommeil soit telle que le sommeil vienne rapidement. Petit à petit, le cerveau se conditionne à dormir plus rapidement et l’horaire du coucher peut de nouveau être progressivement avancé. Ces différentes techniques ont un succès incroyable, comparable à l’efficacité d’un somnifère!»

Cette approche non médicamenteuse serait même plus efficace à long terme. «Mais encore une fois, cela demande au patient de remettre en question ses habitudes, alors que prendre une petite pilule ne lui demande pas grand chose», se désole le spécialiste.

Enfin, les plantes peuvent, elles aussi, se poser comme une alternative aux somnifères. «Elles peuvent avoir une petite efficacité. Nous savons que la crainte de ne pas réussir à dormir entretient l’insomnie. De fait, tout ce qui paraît apporter une solution a son importance. En matière d’insomnie, l’effet placebo est de loin non négligeable».

Quant aux patients qui souhaitent en finir avec les hypnotiques, le chemin est parfois compliqué. Pour se sevrer des somnifères, il est préférable de faire appel à un professionnel, car pour certains cela peut représenter une étape difficile. «Cela peut parfois prendre un mois, voire plus. Comme pour le tabac, il est important que la patient soit d’accord et motivé, par la suite nous l’accompagnons dans sa démarche en réduisant par exemple sa dose au fur et à mesure».

On fait quoi maintenant ?

Malgré tout cela, l’étude du Dr Kripke fait grand bruit. Que faut-il alors en faire? L’ignorer? Tenter de l’enterrer dans un coin? Ou au contraire l’instrumentaliser dans le but de réduire la consommation globale en somnifères? «Il est vrai que nous nous sommes posés la question. Si nous décidions de l’instrumentaliser - car au final nous avons le but commun de réduire la consommation de somnifères - cela serait finalement bien cynique, sachant que cette étude est mauvaise. D’un autre côté, nous pourrions décider de la rejeter dans son ensemble. Au final, elle a son utilité car elle met en lumière les revers d’une mauvaise méthodologie. Tout simplement. Et particulièrement sur un sujet si sensible».

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