Non, l'excentricité sexuelle n'est pas une maladie mentale

Dernière mise à jour 20/03/13 | Article
Non, l'excentricité sexuelle n'est pas une maladie mentale
Faire entrer dans le DSM V les «troubles paraphiliques» est une décision superflue, non scientifique et stigmatisante.

Si l'on en croit l'Association des psychiatres américains (APA), les personnes nourrissant des goûts sexuels excentriques (ce qui est mon cas, disons-le tout net) ne souffrent pas forcément de troubles mentaux. Et à première vue, c'est plutôt une bonne nouvelle, non? Si vous consultez le dernier Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders (DSM), vous n'y trouverez ni masochisme sexuel, ni fétichisme, ni transvestisme, etc. Il y sont remplacés par une liste de «troubles paraphiliques»: trouble masochiste sexuel, trouble fétichiste, trouble du transvestisme… La différence? Pour que l'un de ces troubles sexuels non-criminels soit diagnostiqué chez quelqu'un, il faut que la personne «éprouve de la détresse personnelle» quant à ses préférences dans ce domaine.

En un mot, pour leDSM V, les joyeux excentriques du sexe ne souffrent d'aucun trouble mental – mais les excentriques déprimés n'ont pas cette chance.

Certaines minorités sexuelles ont applaudi ce compromis diagnostique, le considérant comme un pas en avant. Or ce n'est nullement le cas. Le DSM avait soumis l'homosexualité au même processus classificateur il y a plusieurs décennies. Les formes atypiques de sexualité pratiquées entre adultes consentants (autrement dit, autorisées par la loi) n'ont pas leur place dans les pages duDSM. Elles doivent en être retirées –  pour les mêmes raisons qui ont motivé le retrait de l'homosexualité.

En 1952, le DSM I a officiellement classé l'homosexualité dans la catégorie des troubles mentaux. Dans les années 1960, lorsque le mouvement pour la défense des homosexuels a pris de l'ampleur, la communauté psychiatrique a concédé à un compromis diagnostique, en décrétant que toute personne assumant son orientation sexuelle ne souffrait d'aucun trouble mental. L'APA a – triomphalement – retiré l'homosexualité «classique» du DSM en 1973. Elle a toutefois introduit un nouveau trouble regroupant les personnes «en conflit» avec leur homosexualité: la «perturbation de l'orientation sexuelle» (POS). Le DSM III de 1980 a remplacé la POS par l"«homosexualité egodystonique». Pour autant le principe de base était le même: un homosexuel heureux ne souffre d'aucun trouble psychologique; un homosexuel malheureux, si.

Le terme «paraphilie» – défini par le sexologue John Money comme une préférence sexuelle inhabituelle – est apparu pour la première fois dans le DSM III. (Le DSM II classait quant à lui l'homosexualité, le masochisme, le sadisme, le transvestisme, le fétichisme et d'autres formes de sexualité minoritaires et consensuelles parmi les «déviances sexuelles»; et ce en compagnie d'activités punies par la loi, comme la pédophilie ou le «frotteurisme»). Les rédacteurs du DSM IV et du DSM IV-TR ont ensuite apporté quelques modifications à la définition; toutefois, le consensus psychiatrique a continué de fourrer les paraphilies autorisées par la loi et les paraphilies criminelles dans le même panier: celui des troubles mentaux.

Toutes les formes d'homosexualité (egodystonique y comprise) furent heureusement retirées du DSM en 1987. La lutte fut longue; la victoire, bien trop tardive. Les paraphilies sexuelles autorisées par la loi devraient suivre le même chemin, et ce pour des raisons similaires. Les personnes stigmatisées et incomprises – ce qui est le cas des minorités sexuelles – sont parfois malheureuses, mais c'est précisément cet état d'esprit qu'il faut traiter, pas leur identité (ou leurs pratiques) sexuelle.

Soyons clairs: loin de moi l'idée de dresser un parallèle entre l'expérience d'un excentrique sexuel et celle d'une personne gay, lesbienne, bisexuelle ou transgenre. Personne n'empêche les excentriques de se marier; personne – mis à part quelques exceptions – ne menace notre intégrité physique. La communauté LGBTQ est quant à elle victime de graves violations des droits de l'homme. Pour la plupart des excentriques, les difficultés se résument à des bouleversements intimes et à une conversation quelque peu embarrassante lorsqu'ils rencontrent un nouveau partenaire (sans oublier le fait d'être tourné en dérision par la culture dominante).

Ceci étant dit, les diagnostics basés sur le DSM ont des conséquences réelles pour toutes les minorités sexuelles. Ils influencent diverses décisions (discrimination professionnelle, garde des enfants, habilitation de sécurité, couverture médicale). Autre conséquence néfaste: la discrimination sociale. En 2006, des chercheurs ont interrogé 1017 personnes disant pratiquer le BDSM; 36 % d'entre elles ont dit avoir été victimes de violence ou de harcèlement motivés par leur sexualité; 30 % ont affirmé avoir été victimes de discrimination professionnelle. (Dans un récent article paru sur Slate.com, William Saletan affirmait que «tous les actes que nous condamnons en dehors du domaine des excentricités sexuelles sont glorifiés en son sein»; en plus d'être faux, ce type de commentaires ne nous est pas d'une grande aide).

Le DSM a une profonde incidence sur les attitudes sociales envers les excentriques du sexe, ce qui peut influencer la façon dont nos amis et nos partenaires sexuels nous perçoivent – et dont nous nous percevons nous-mêmes, ce qui est plus important encore pour notre équilibre psychologique.

C'est là un cycle des plus étranges. Selon l'APA (et sa fiche d'information consacrée aux paraphilies, qui figurera dans le prochain DSM), je peux souffrir de «trouble du masochisme sexuel» si ma sexualité m'inspire une «détresse personnelle». Ce n'est généralement pas le cas. Il m'arrive d'être angoissée (de me demander si quelque chose ne tourne pas rond chez moi), mais seulement lorsque je reçois des e-mails spontanés de psychiatres qui me proposent leurs services – après avoir lu les témoignages que j'ai consacrés à ma sexualité.

Il va sans dire que certaines personnes sont véritablement et régulièrement tourmentées par leurs désirs et leurs fantasmes sexuels atypiques. Certains psychiatres estiment que le fait d'inclure les troubles paraphiliques dans le DSM pourrait permettre à ces personnes de se faire soigner si elles le souhaitent. Cet argument ne me paraît pas convaincant. D'ailleurs, je pense que toute personne désirant véritablement suivre une thérapie pourra se faire aider par les spécialistes de la santé mentale, et ce d'une façon ou d'une autre.

Prenons l'exemple d'une personne éprouvant une détresse persistante – détresse provoquée par la forme de son nez. Rien ne l'empêchera de suivre un traitement psychiatrique; pourtant, le «trouble de la perception nasale» ne figure pas dans le DSM. Elle pourra être traitée pour un trouble du dimorphisme corporel, pour une dépression, ou pour tout autre problème défini de façon générale. De la même manière, il est parfaitement inutile de diagnostiquer un «trouble sexuel masochiste» (par exemple) chez une personne tourmentée par ses désirs. Elle pourrait être traitée pour un «trouble d'ordre sexuel non spécifié», pour un trouble de l'identité, ou pour un trouble de l'adaptation – qui figurent tous trois dans le DSM. Il est superflu d'isoler les différents types de paraphilie pour en faire des «troubles» potentiels. Pire: cette démarche laisse entendre que les personnes nourrissant des désirs sexuels atypiques ont plus de risques d'être victimes de troubles psychologiques.

En dépit de tous ses efforts, le DSM laisse encore la stigmatisation sociale et les normes sociales en vigueur dicter quelles pratiques sexuelles peuvent être considérées comme «saines». (Après tout, on imagine facilement un homophobe d'il y a vingt ans qualifier l'homosexualité de pulsion malsaine, comparable à l'alcoolisme). Voilà pourquoi les conventions sociales ne peuvent décider de ce qui est «sain» et de ce qui ne l'est pas. Seules les preuves scientifiques – claires et convaincantes – peuvent le déterminer. Ainsi, la dépendance à l'alcool est néfaste sur le plan médical. Ce qui n'est pas le cas de l'homosexualité. Ni des formes de sexualité atypiques et consensuelles. Même les aspects les plus hauts en couleur du sadomasochisme ne sont pas forcément plus risqués que le ski ou le football – voire même la danse classique. (Les exemples d'effets nocifs à long terme cités par William Saletan proviennent de l'industrie pornographique, qui n'a pas pour habitude de protéger ses acteurs, quelles que soient leurs spécialités. Et comme le fait remarquer Dan Savage, la communauté des excentriques du sexe a mis au point un système éthique de sécurité et de communication).

«D'abord, ne pas nuire»: tel est le principe fondamental de la médecine. Pourtant, jour après jour, je reçois des messages d'excentriques du monde entier, hommes et femmes ; ils me font part de leur solitude et de leur honte. Nombre d'entre eux me confient que la conception psychiatrique des paraphilies – qui valide de facto la stigmatisation sociale – participe de leur isolement. Les paraphilies figureront dans le DSM V, en dépit de la modification toute superficielle de leurs dénominations; cette décision est superflue, non scientifique, inutile et nuisible à des millions d'excentriques du sexe. Les «troubles paraphiliques» nuisent également à la psychiatrie elle-même. C'est une noble profession, et je suis persuadée que les membres du sous-groupe de travail «paraphilies» du DSM sont animés par les meilleurs intentions du monde. Je suis sûre qu'ils veulent simplement se rendre utiles. Mais en continuant de marquer les sexualités atypiques (autorisées par la loi) du sceau de la pathologie, ils nuisent à chacun d'entre nous. Et cette douleur-là n'est pas de celles qui nous émoustillent.

Article original: http://www.slate.com/articles/health_and_science/medical_examiner/2013/03/sexual_kinks_in_the_dsm_v_paraphilic_disorders_describe_unhappy_kinksters.html

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