Césarienne: il faut savoir faire la part du vrai et du faux

Dernière mise à jour 15/08/14 | Article
Césarienne: il faut savoir faire la part du vrai et du faux
En règle générale, il n’existe que deux types d’accouchements. Attention: je sais bien qu’il existe un nombre quasi-infini de variantes (Forceps! Accouchement sous hypnose! Péridurale!). Mais en général, le bébé est mis au monde de deux façons bien distinctes: via le vagin ou via l’abdomen. Dans le second cas, on parle d’accouchement par césarienne.

Par définition, c’est la solution la moins désirable pour l’ensemble des personnes présentes dans la salle d’accouchement. Cette intervention peut avoir des effets néfastes sur la santé de la mère, soit dans l’immédiat, soit à long terme. Et contrairement à ce que pensent de nombreuses personnes, la césarienne n’est pas forcément une technique plus sûre pour l’enfant: de plus en plus de données semblent même indiquer qu’elle peut également lui nuire.

Les mères qui optent pour l’accouchement par césarienne subissent une intervention chirurgicale abdominale et doivent dans le même temps s’occuper de leur nouveau-né, ce qui est loin d’être simple. Mais bien (trop) souvent, un nouveau tracas s’ajoute rapidement à la liste. Voilà le scénario typique auquel il m’arrive d’assister: une femme venant d’accoucher par césarienne reçoit plusieurs messages de ses ami(e)s (connaissances d’Internet ou relations de tous les jours). Des félicitations, pour la plupart, mais aussi des commentaires attristés. Les messages affluent de toutes parts, et laissent entendre que l’intervention chirurgicale n’était pas nécessaire; on se demande s’il n’y a pas quelque chose d’un peu louche là-dessous. Ses amis et ses proches lui font remarquer que le taux de naissances par césarienne est trop élevé. Après tout, toutes ces opérations sont-elles réellement nécessaires?

En somme, les amis et la famille de celle qui vient d’accoucher lui signifient, ouvertement ou implicitement, qu’on l’a en quelque sorte piégée. On lui a vendu une intervention inutile, puis on l’a charcutée sans raison. Peut-être que les médecins ont prétexté œuvrer pour la santé du nouveau-né, de manière à la faire craquer. «Le bébé pourrait être en danger», a-t-on dit; et c’est sous l’effet de cette manipulation qu’elle a accepté l’opération. Une chose est sûre: pour ses ami(e)s, l’intervention n’était certainement pas justifiée.

Je suis médecin, j’accompagne des femmes enceintes, et je mets des enfants au monde depuis bien longtemps. Lorsque j’entre dans une salle d’opération pour pratiquer une césarienne imprévue, je ressens de la tristesse. Il ne s’agit pas d’une appendicectomie ou d’une hernie à réduire: il nous faut simplement nous assurer que le bébé viendra bel et bien au monde, et la Nature nous a donné une méthode particulièrement efficace pour remplir cet objectif. Mais pour une raison ou pour une autre (problèmes avec le placenta, infection, hémorragie, temps manquant) cette méthode ne fonctionnera pas aujourd’hui.

Peut-être aurait-elle suffi autrefois, si le médecin ou la sage-femme avait attendu plus longtemps ou s’était moins soucié de la santé du bébé; peut-être suffirait-elle aujourd’hui, si nous étions moins obsédés par l’élimination du moindre risque lié à l’accouchement. Je ne peux pas dire le contraire. Je pratique la médecine en respectant les normes et les attentes de mon époque; et c’est parce que je respecte cette ligne directrice que j’essaie d’éviter d’en arriver à cette intervention chirurgicale autant que faire se peut. «Et pourtant, je suis là», me dis-je en arrivant en salle d’opération. J’aimerais tellement être ailleurs.

Les ami(e)s Facebook de la maman susmentionnée ont pour partie raison. Le taux de césariennes est trop élevé, aux Etats-Unis notamment. Les spécialistes de la santé publique réfléchissent à des solutions. Malheureusement, les choses progressent lentement, pour bon nombre de raisons complexes et systémiques (réforme de la responsabilité délictuelle, disponibilité des hôpitaux capables de réunir les ressources permettant de réaliser un accouchement par voie basse chez une femme ayant déjà subi une césarienne, taux de remboursement…). La liste est longue.

Ces ami(e)s Facebook ont peut-être raison d’agir comme ils le font. La responsabilisation et l’éducation du patient sont certainement la clé du problème; c’est souvent le cas dans le domaine de la santé publique. Certaines femmes demandent à accoucher par césarienne; peut-être pensent-elles que cette intervention est plus sûre, moins complexe ou plus chic. La dénonciation de la césarienne pourrait donc s’avérer quelque peu utile, au même titre que le l’apologie massive de l’allaitement au sein: l’intervention pourrait devenir moins demandée, et finalement moins fréquente.

Mais ne perdons pas de vue la raison d’être de la naissance par césarienne: il s’agit de faire sortir un enfant du ventre d’un être humain. Ses avantages: c’est un acte généralement rapide et qui ne présente pas de risques particuliers, surtout depuis les progrès réalisés dans des domaines associés (antisepsie, anesthésie…). C’est l’un des actes chirurgicaux les plus courants dans le monde; il a sauvé d’innombrables vies.

La césarienne est un instrument technologique; c’est sa nature profonde. Et la technologie, c’est le pouvoir; nous le savons depuis l’invention du feu. Elle n’est ni fondamentalement bonne, ni fondamentalement mauvaise. La technologie peut être immonde ou merveilleuse; tout dépend de la façon dont l’utilise l’humain, cet être bien intentionné mais ô combien faillible. Nous devrions utiliser cette technologie de façon plus intelligente, et de toute évidence, nous devrions l’utiliser moins souvent. Mais nous devrions également nous estimer heureux de pouvoir y avoir recours.

Il faut préciser une chose d’importance lorsque l’on parle des données prouvant la supériorité de l’accouchement par voie basse: il est effectivement indiqué chez de nombreuses personnes –les personnes présentant peu de risques. Mais pas chez l’ensemble des femmes enceintes. Le corps humain est merveilleux, et l’accouchement se passe presque toujours sans problème; voilà la vérité fondamentale. C’est ce «presque», ce «pas toujours», qui occupe une large part de mon activité. Et je sais que si la césarienne moderne et sans danger n’existait pas, il suffirait d’une hémorragie, d’une infection ou d’un cas de dystocie pour que certaines de ces femmes passent de vie à trépas, et pour qu’un nombre encore plus important d’enfants périsse. Ces enfants ont survécu parce que nous disposons de cette technologie, qui demeure parfois la meilleure solution possible.

Je suis heureuse de cela, malgré les excès et l’incertitude qui caractérisent notre époque. Cela devrait vous réjouir, vous aussi. Tout comme cette mère récemment opérée, qui vient de faire son retour au domicile familial et s’inquiète de ce que ses amis vont penser d’elle.

Lorsque j’entre au bloc opératoire pour réaliser une césarienne non prévue, j’éprouve de la gratitude. Une gratitude si grande et si spécifique qu’il faudrait peut-être plutôt parler de soulagement. Peut-être que j’observe ce bébé depuis des heures. Ou peut-être la situation est-elle complètement différente; peut-être que la patiente est arrivée il y a dix minutes; son placenta est mal placé, et une traînée de gouttes de sang la suit depuis la porte de l’hôpital. Utérus, placenta, fièvre: quelle que soit la raison, quelque chose cloche. Et il faut faire avec. Quelle chance –pour la mère et l’enfant, mais aussi pour moi, égoïstement– de disposer d’une solution de secours. Quelle chance d’entrer dans la salle d’opération en étant (raisonnablement) sûre de pouvoir en ressortir avec une mère et un enfant. Une mère et un enfant apaisés et en vie.

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Article original: http://www.slate.com/articles/health_and_science/medical_examiner/2014/07/cesarean_births_pregnancy_doc_on_the_risks_and_rewards_of_c_section.html

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