Faudrait-il, maintenant, ignorer les oméga-3?

Dernière mise à jour 27/09/12 | Article
Faudrait-il, ignorer les oméga-3?
Souvent science varie. Elle a, durant des années, vanté haut et fort les mérites cardiovasculaires des oméga-3. Or voici que la tendance semble s’inverser. C’est le cas avec une étude menée par des chercheurs grecs et publiée dans une revue américaine. Les apports alimentaires en omégas-3 n’allongeraient pas notre espérance de vie. Comment savoir garder raison?

On a beaucoup écrit sur les acides gras en général, les oméga-3 en particulier. De nombreuses études convergentes laissaient en effet penser que la consommation de ces acides gras polyinsaturés était de nature à prévenir certains accidents, notamment cardiovasculaires. Faudra-t-il revoir ici la copie? Une nouvelle étude passant à la loupe les résultats des études précédentes pourrait le laisser penser. Elle vient d’être publiée par le Journal of the American Medical Association (JAMA). Les auteurs étaient dirigés par le Dr Evangelos C. Rizos, de l'Hôpital universitaire de Ioannina (Grèce).

Cette équipe a tout d’abord identifié 3’635 études menées sur le sujet. C’est dire s’il passionne la communauté médicale et scientifique. Elle en a ensuite sélectionné vingt qui correspondaient à l’analyse des dossiers de 68’680 personnes parmi lesquelles 7’044 décès avaient été recensés dont 3’993 d’origine cardiaque: morts subites, «crises cardiaques» et accidents vasculaires cérébraux. Leurs analyses ne révèlent au total aucune association statistiquement significative entre la consommation d’oméga-3 et les décès d'origine cardiaque, quelles que soient leurs causes. Ni avec la mortalité en général, toutes causes confondues.

En d’autres termes, les acides gras polyinsaturés oméga-3 «ne sont pas significativement associés aux événements cardiovasculaires sévères». Aussi, l'utilisation d'acides gras oméga-3 dans la pratique clinique quotidienne n’est-elle pas à justifier? Sous réserve, bien évidemment, d’études complémentaire sur le même sujet et qui aboutiront à des conclusions équivalentes. Mais encore: comment traduire au mieux ces résultats auprès des dizaines de millions de personnes qui, à travers le monde, ont entendu ici ou là vanter les mérites cardiovasculaires de ces acides gras joliment qualifiés d’«essentiels» par les biochimistes et ce, depuis des années? Que faire avec ces molécules apparemment d’autant plus indispensables que l'organisme humain ne sait pas les synthétiser en son sein, sinon en quantité suffisante; des molécules que nous allions naturellement et qui ont été cherchées (sans le savoir) dans certaines graines (de lin, de chanvre, de cucurbitacées, etc.) ou chez certains poissons. Tout ceci avant que les géants de l’agro-alimentaire fassent leur beurre en les additionnant à leur sauce, en le faisant savoir sur leurs étiquettes et en trouvant mille et un relais pour amplifier les messages.

Les oméga-3, un argument marketing pour l’agroalimentaire

C’est ainsi: les vertus attribuées à cet acide gras se sont transformées en argument de marketing massif pour nombre d'industriels de l'agroalimentaire. Selon le (très cher) cabinet d'études Packaged Facts, le marché mondial (compléments alimentaires, produits alimentaires et cosmétiques «enrichis» en oméga-3) aurait été d’un peu plus de dix milliards d’euros en 2011; avec une croissance estimée à 15 ou 20% par an. Avec des appétits aiguisés autour des sociétés spécialisées dans la production d'oméga-3 extraits de poisson ou d'algues.

Alors les oméga-3, utiles ou pas? Vertus cardiovasculaires ou péché rentable de l’agroalimentaire? Difficile de conclure, d’autant que les directives des autorités sanitaires varient selon les pays. Aux États-Unis, la puissante Food and Drug Administration leurs reconnaît une efficacité en tant que substance pouvant faire diminuer le taux sanguins de triglycérides chez les personnes qui en ont trop. En France, les autorités équivalentes n’excluent pas qu’ils puissent être utiles pour éviter les rechutes chez les personnes ayant été victimes d’un infarctus du myocarde mais à la condition expresse de les associer avec les véritables traitements préventifs de référence. Mais faut-il revoir cette autorisation à la lumière de la publication du JAMA? En toute rigueur, la réponse est oui. Est-ce une urgence ? La réponse sera sans doute non.

Alors, oméga-3 ou pas oméga-3?

On peut néanmoins verser au dossier le point de vue de deux spécialistes cités par Le Monde sur cette question. Directeur de recherche au sein de l'unité d'épidémiologie et de santé publique de l'Institut Pasteur (Lille) et spécialiste des oméga-3, Jean Dallongeville souligne pour sa part que «les oméga-3 ont plutôt fait leurs preuves dans la prévention de la mort subite ou après infarctus du myocarde, donc par rapport à des troubles du rythme cardiaque. Cette analyse [celle du JAMA] mélange et dilue cette indication parmi d'autres».

«Cette analyse de la littérature ne confirme pas la diminution des problèmes cardiovasculaires observés, dans des études anciennes ou dans celle de 2002, ayant conduit à l'autorisation de mise sur le marché», reconnaît le Pr Claude Le Feuvre (Institut de cardiologie, CHU La Pitié, Paris). «Cela étant, les études les plus récentes portent sur des patients ayant un risque cardiovasculaire diminué. La meilleure prise en charge des maladies coronariennes a en effet permis de réduire fortement la mortalité par infarctus. Ce progrès pourrait expliquer l'absence de bénéfice supplémentaire du traitement adjuvant par les oméga-3».

«Le recours aux oméga-3 pour prévenir la formation de la plaque d'athérome ou la survenue d'un infarctus du myocarde ne marche pas», insiste Jean Dallongeville. «En revanche, ils peuvent avoir un intérêt chez les personnes susceptibles d'être davantage exposées à un décès par des troubles du rythme, parce qu'elles ont déjà fait un infarctus ou qu'il y a eu des décès par mort subite dans la famille». Les personnes concernées se reconnaîtront. Les autres continueront sans doute à faire comme bon leur semble. Et les autorités sanitaires les laisseront dans l’incertitude de ce que peut (ou non) dire la science sur un tel sujet.

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