Nos enfants sont-ils surmenés?

Dernière mise à jour 03/01/12 | Article
Enfants s'amusant ensembles
Violon à deux heures, tennis à quatre. A l'image de leurs parents, de plus en plus d'enfants ont des agendas surchargés. Au point de ne plus avoir le temps de voir les copains.

Apprendre tôt, c'est bien. Mais faut-il pour autant multiplier les activités sportives, artistiques ou intellectuelles dès le plus jeune âge? Pas sûr, comme l'explique le docteur Dante Trojan, pédopsychiatre aux Hôpitaux universitaires de Genève, qui prêche pour un subtil équilibre entre oisiveté et apprentissage.

De plus en plus de parents multiplient les activités artistiques ou sportives de leurs enfants afin de les préparer au mieux à l'avenir ou simplement par peur d'ennui. Comment expliquer ce phénomène?

Il est toujours difficile de généraliser, car la vie de chaque enfant, tout comme sa relation avec ses parents d'ailleurs, est différente. Cela dit, il semble effectivement qu'on ait un peu tendance aujourd'hui à transposer nos agendas d'adultes sur la vie de nos enfants. Le phénomène paraît d'ailleurs plus marqué en ville qu'à la campagne. Cela s'explique peut-être par le fait que la place des parents au sein de nos sociétés modernes est devenue plus fragile. Leur identité est en question: est-ce que ce que je fais pour mes enfants est bien ou non? Il y a une prise de conscience plus marquée qu'avant du rôle à jouer et cela peut devenir angoissant. Ce stress peut se traduire par une volonté de «remplir» démesurément l'agenda des petits, comme l'exige l'idéologie de nos sociétés contemporaines, pour lesquelles l'activité, la performance et la compétition sont des valeurs cardinales. Le côté positif, c'est qu'à cet âge là, les enfants bénéficient d'une grande perméabilité ce qui leur permet d'emmagasiner rapidement un nombre conséquent de connaissances. Mais il faut faire attention à garder une certaine mesure et ne pas importer complètement nos modèles d'adultes dans la vie de nos enfants.

Le temps libre est donc tout aussi important que les activités dans le développement de l'enfant?

Oui. Il ne faut jamais oublier qu'un enfant est... un enfant. Apprendre beaucoup de langues par exemple, cela offre une plus grande liberté pour vivre dans le monde des adultes. Mais le jeu, les aspects relationnels et le temps libre doivent être préservés. On pense parfois que les enfants s'ennuient quand ils sont seuls. Ce n’est pas tout à fait vrai. D’une part l’enfant a besoin aussi par moments d’être seul pour jouer, et mettre «en scène» dans le jeu les personnages de son monde interne; d’autre part il est aussi important que, à doses supportables, l’enfant passe par des petits moments d’ennui, et qu’il puisse s’en sortir tout seul en cherchant des solutions. Ces solutions seront aussi le fruit de ce que l’enfant a appris dans sa relation avec les parents, la fratrie et le reste de sa vie sociale.

Apprendre tôt est  plus facile que lorsqu'on est plus vieux. Quelles types d'activité faut-il privilégier?

Encore une fois, il s'agit de se méfier des généralités. Les enfants ont des capacités différentes. Il faut accepter ce paramètre et l'intégrer dans ce que l'on demande aux petits. Ces précautions prises, pratiquement toute activité est utile. L'important reste toutefois de favoriser des activités de groupe. Le développement des tout jeunes est en effet fortement lié au «relationnel». Je grandis en regardant l'autre et en prenant pour moi-même ce qui me semble bon. Je copie et j'imite ce qui est autour de moi. Par la même occasion, je profite de cette relation avec les autres pour me différencier et construire ma propre personnalité. Des activités qui réunissent, sous une forme ludique, plusieurs enfants représentent donc une chance pour le développement des petits. Il ne faut par contre pas les considérer comme des adultes à part entière. Un enfant a besoin d'écoute. Il faut être avec lui, le guider et l'amener à découvrir de nouveaux horizons tout en lui montrant en partie le chemin à suivre, et en lui montrant également les limites à l’interieur desquelles il peut se développer. Ces limites sont essentielles, et très rassurantes pour l’enfant. L'attitude des parents est essentielle: il faut être investi. Ne pas juste inscrire son enfant à une quelconque activité et le laisser faire. Il faut participer pour que l'apprentissage soit utile. La relation devrait toujours accompagner toute activité.

Et autant dire qu'à l'heure des bouleversements technologiques que nous connaissons, il n'est pas inutile de rappeler le rôle central des contacts humains dans le développement psychique.

Avoir trop d'activités peut-il devenir problématique pour un enfant?

Ce ne sont pas tellement les activités qui peuvent poser problèmes, mais la manière dont elles sont envisagées. Sans chercher à culpabiliser les parents, «remplir» l'agenda peut cacher une tentative de vouloir contrôler et prévoir l'avenir. Cela donne l'impression d'avoir fait le maximum pour prévenir au mieux les incertitudes du futur. C'est une évidence, mais il faut bien se rendre compte que tout prévoir et tout planifier est impossible. Vouloir répondre à cette peur par une sorte de boulimie d'activités n'est pas une solution. Car, encore une fois, ce n'est pas tant le nombre, mais bien plus l'investissement personnel et relationnel qui fera la qualité de l'apprentissage.

Que dire de la contre-réaction de certains parents qui n'impose aucune activité à leurs enfants?

Comme tout extrême, c'est dommage. Laisser l'enfant totalement libre n'est d'ailleurs pas une bonne chose. Les petits ont besoin d'être guidés, c'est de cette manière qu'ils se développent et créent leur propre espace de liberté. L'enfant a besoin d'un cadre pour se sentir en sécurité et se développer de manière harmonieuse.

Le tout est au fond une question de bon sens et d'équilibre: toute activité est bonne à pratiquer, pourvu que l'aspect relationnel soit mis en avant et qu'il reste du temps à l'enfant pour jouer (aussi) à l'adulte et ainsi apprendre à le devenir.

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