Laisser pleurer bébé n'est pas dangereux pour sa santé

Dernière mise à jour 16/05/12 | Article
Bébé en larmes
Malgré ce qu'affirment certaines publications qui tentent d'alarmer les parents angoissés sur les conséquences irréversibles du stress infantile, la santé mentale d'un enfant qui pleure le soir n'est pas mise en danger.

Alors que ma fille était bébé et qu’elle ne voulait pas s’endormir, mon mari et moi, rêvant d’une vraie nuit de sommeil, nous sommes résolus à faire comme bon nombre de parents au bout du rouleau: nous l’avons laissée pleurer jusqu’à ce qu’elle s’endorme.

Chaque soir, nous la mettions au lit, nous l’embrassions,puis nous nous réfugions dans la pièce voisine pendant qu’elle pleurait (et nous rentrions de temps en temps sur la pointe des pieds pour un câlin rapide).Finalement, exténuée, elle sombrait dans le sommeil.

À lire l’article du blog de Psychology Today intitulé «Les dangers du laisser-pleurer» (titre alarmiste s’il en est), le stress que mon mari et moi avons infligé à notre fille a provoqué des modifications dans la structure de son cerveau, qui la rendront plus sujette au diabète ou aux maladies cardio-vasculaires à l’âge adulte.

L’idée qu’une pratique si inoffensive puisse causer des dommages irréversibles serait suffisamment traumatisante pour angoisser tous les parents du monde. Mais l’article de Psychology Today et les nombreuses réactions terrorisées qu’il a suscitées (par exempleLaisser son enfant pleurer: la méthode qui tue les cellules grises de bébé») oublient une chose très importante: les stress infantiles ne se valent pas tous.

Stress positif, stress tolérable et stress toxique

En décembre, la revue Pediatrics a publié un dossier exhaustif sur les conséquences à long terme du stress toxique subi pendant la petite enfance (c’est-à-dire de la naissance à l’entrée en maternelle). Quand les parents stressent à propos du mauvais type de stress, cela détourne notre attention d’un grave problème de santé publique, bien réel celui-ci. Mais comment ne pas s’y perdre avec tous ces articles sur les effets nocifs du stress sur les enfants en bas âge? Voici donc un mini-guide des trois types de stress infantile.

Lors d’un stress positif, le taux des hormones du stress (comme le cortisol,l’adrénaline et l’épinéphrine) augmente brièvement (maux de ventre, paumes moites, accélération du rythme cardiaque, souffle court, cerveau en alerte) avant de chuter à nouveau.

C’est le cas, par exemple, d’un gamin qui hurle devant une infirmière le menaçant d’une piqûre, ou qui se réfugie sous la table le matin de la rentrée en crèche. Un parent aura peut-être le cœur brisé de voir son enfant en larmes, mais cela n’aura aucun impact durable sur lui. Un stress positif est d’intensité faible à modérée et, surtout, il intègre la présence d’un adulte rassurant qui aide l’enfant à gérer son stress.

Un stress tolérable est déclenché par des expériences plus difficiles: la mort d’un membre de la famille, une maladie grave, une catastrophe naturelle, un divorce qui se passe mal. Comme avec le stress positif, tant qu’un adulte responsable et aimant entoure l’enfant, il n’y a aucun risque que l’afflux des hormones du stress puisse, à long terme, avoir des conséquences pour sa santé et sa capacité à apprendre.

Maintenant, montez le curseur du stress au maximum, retirez l’adulte rassurant du tableau, déréglez la vanne qui contrôle le déferlement des hormones du stress, et vous êtes en présence d’un stress toxique. Les enfants qui sont maltraités, qui grandissent avec des parents toxicomanes et n’ont aucun adulte responsable et aimant vers qui se tourner, ce sont eux qui risquent de souffrir des conséquences d’un stress toxique fréquent et prolongé.

Quel impact sur le développement de l'enfant?

Je ne vous apprends rien: les expériences traumatisantes vécues en bas âge,comme la négligence et la maltraitance, conduisent souvent à des comportements dangereux et suicidaires à l’adolescence et à l’âge adulte.

L’étude sur les événements difficiles pendant l’enfance (Adverse Childhood Experiences), qui dure depuis le début des années 1990, a établi le lien entre ces expériences négatives et un risque accru d’alcoolisme, de dépression, de problèmes cardiaques, de maladies du foie, de MST et de grossesses non désirées à l’adolescence, entre autres.

Cela fait quelque temps déjà que les médecins et les experts considèrent que ces problèmes sont la conséquence de modes de vie nocifs adoptés comme mécanisme de survie par ceux qui ont grandi dans un milieu chaotique et stressant. Or, comme le résume la revue Pediatrics, il a été prouvé qu’un jeune cerveau était tout aussi vulnérable (physiquement) au stress toxique.

En effet, si le stress positif ou le stress tolérable équivalent à une bourrasque qui fait tout s’envoler momentanément avant que les choses se remettent en place, le stress toxique est un ouragan qui endommage de façon permanente des structures vitales.

Chez l’enfant, trois zones-clés du cerveau sont extrêmement sensibles à des doses importantes et continues d’hormones du stress, et le stress toxique peut littéralement les déformer. En effet, le stress toxique hypertrophie l’amygdale(une structure du cerveau qui déclenche la réaction au stress), libère une dose excessive d’hormones du stress et accroît le risque d’angoisse et d’anxiété.

Normalement, le cortex préfrontal assure que l’amygdale remplit bien son rôle de régulateur de stress, mais le stress toxique peut provoquer une perte de neurones et altérer la capacité du cortex à contrôler l’activité de l’amygdale. Aussi, les enfants concernés risquent-ils d’avoir du mal à gérer leur stress plus tard.

De la même façon, le stress toxique peut modifier l’architecture de l’hippocampe (capital pour la mémoire et l’humeur) et endommager les capacités liées à la compréhension et l’émotion.

«Bien comprendre ce qu'est le stress infantile»

En tant que spécialiste de médecine interne, je soigne des adultes atteints d’une flopée de maladies chroniques. Ce qui m’abasourdit, c’est que le stress toxique en bas âge n’est pas seulement «un peu mauvais», mais il a des conséquences physiques concrètes.

Le stress toxique pur laisse une marque physique indélébile, à la manière d’un tatouage. Même si l’enfant reprend ensuite une vie normale et sans stress, même s’il a par la suite des parents ou des tuteurs aimants, ce tatouage de stress toxique le condamnera, une fois adulte, à un risque accru de maladies chroniques.

Problèmes cardiaques, diabètes, asthme, hypertension, maladies auto-immunes: tout cela peut être dû à des modifications physiques provoquées par un stress toxique subi en bas âge. Tous les enfants exposés à un stress toxique ne les développeront pas systématiquement, mais le risque est là.

C’est un problème grave et compliqué qui concerne aussi bien les enfants pris en tant qu’individus que la société dans son ensemble. (En 2008, les services de protection de l’enfance américains ont estimé que 772 000enfants étaient maltraités aux États-Unis.)

Plusieurs articles proposent des solutions. La revue Pediatrics exhorte les pédiatres à ne pas se contenter de diagnostiquer le stress toxique, mais d’orienter leurs patients vers les différents services compétents, et d’assurer la liaison entre eux.

Jonathan Cohn, dans le numéro de novembre de The New Republic, réclame plus d’argent pour les programmes dédiés à la petite enfance; Paul Tough, dans The New Yorker souligne le fait que traiter les expériences infantiles traumatisantes peut améliorer la santé de l’adulte; et Nicholas Kristof nous implore d’améliorer la vie des enfants en réduisant au plus vite leur stress toxique.

Mais avant d’entreprendre des changements aussi radicaux, les parents et les législateurs doivent bien comprendre ce qu’est le stress infantile.

Ce n’est pas un terme fourre-tout et, honnêtement, des articles comme celui de PsychologyToday contribuent à aggraver et à banaliser le stress toxique infantile. Il n’y a aucun rapport entre un enfant qui s’endort en pleurant avec ses parents inquiets dans la pièce voisine, et un enfant qui pleure nuit après nuit sans jamais être consolé.

Article original: http://www.slate.fr/story/49809/SANTE-bebe-pleurer-stress-infantile-angoisse

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