Un diurétique diminue l’isolement des autistes

Dernière mise à jour 06/02/14 | Article
Un diurétique diminue l’isolement des autistes
Ce médicament paraît prometteur, à en croire des essais cliniques menés à Lausanne et en Bretagne. Il réduit la sévérité de l’autisme et rend «plus présents» les jeunes affectés par ce trouble .

C’est un «vieux» médicament, commercialisé depuis plus de quarante ans, qui semble aujourd’hui soulever des espoirs dans la prise en charge de l’autisme. Le bumétanide, un diurétique couramment utilisé contre l’hypertension ou l’insuffisance cardiaque et rénale, diminue en effet la sévérité des symptômes associés à ce trouble du développement, à en croire des chercheurs suisses et français.

Des enfants plus présents

L’idée de traiter des autistes à l’aide de ce médicament est née d’une rencontre entre un neurobiologiste de Marseille et un psychiatre de Brest (lire encadré). Les deux Français et leurs équipes ont alors entrepris un essai clinique qui a porté sur 60 enfants de 3 à 11 ans, atteints de différentes formes d’autisme.

Les résultats de cette étude réalisée dans les règles de l’art –en double aveugle et contre placebo– ont été publiés en décembre 2012 dans la revue Translational Psychiatry. Ils sont encourageants.

Après trois mois de traitement avec du bumétanide, les trois-quarts des jeunes patients ont vu la sévérité de leurs symptômes diminuer: elle est passée du niveau «élevé» au niveau «moyen». «Les parents ont constaté la différence. Ils ont constaté que leurs enfants étaient plus présents», commente Nouchine Hadjikhani, médecin et spécialiste des neurosciences, qui a participé à cette étude alors qu’elle travaillait au Brain Mind Institut de l’EPFL.

Une affaire de chlore

L’idée d’utiliser un diurétique dans la prise en charge de l’autisme peut paraître a priori farfelue. Elle est née de la rencontre entre deux hommes: un neurobiologiste, Yehezkel Ben-Ari, de l’Université de Marseille et Eric Lemonnier, psychiatre au CHU de Brest.

Le neurobiologiste s’intéressait aux différences existant entre des cerveaux en développement et des cerveaux adultes. Il a ainsi découvert que, dans les neurones immatures, comme dans ceux des épileptiques, il y avait une concentration élevée de chlore. Il a en outre constaté que, dans ce cas, les neurotransmetteurs GABA avaient une action inversée: au lieu d’inhiber les neurones comme ils le font habituellement, ils les activaient. C’est pour cette raison que, paradoxalement, les calmants rendent certains épileptiques plus agités. D’où l’idée d’utiliser un diurétique pour traiter l’épilepsie, puisque ce médicament bloque l’entrée du chlore dans les cellules. Des essais sont d’ailleurs en cours dans ce domaine.

L’affaire aurait pu en rester là si Yehezkel Ben-Ari n’avait pas rencontré Eric Lemonnier. Ce psychiatre spécialiste de l’autisme avait en effet remarqué que, comme cela se passe chez les épileptiques, le valium excitait ses patients au lieu de les apaiser. Dans son esprit, les recherches de son collègue neurobiologiste ont aussitôt fait «tilt». De concert, les deux chercheurs ont donc décidé de tester l’effet du diurétique dans le traitement de l’autisme.

Des réponses plus justes et plus rapides

Pour confirmer l’effet bénéfique de ce médicament, poursuit la chercheuse suisse, «nous avons eu l’idée de faire une nouvelle étude, cette fois avec des autistes plus âgés. Nous les avons non seulement soumis à des tests, mais nous avons aussi observé leur activité cérébrale».

En collaboration avec ses deux collègues de Brest et de Marseille, elle a entrepris un nouvel essai clinique portant cette fois sur sept adolescents et jeunes gens autistes, qui ont reçu le diurétique pendant dix mois et qui ont été examinés avant et après le traitement. «Il a fallu convaincre ces volontaires, qui habitaient en Bretagne, de venir à deux reprises à Lausanne, car les tests ont été faits au CHUV», se rappelle la principale auteure de cette étude publiée en janvier 2014 dans la revue Autism.

La première expérience a consisté à montrer aux autistes des visages animés par la joie, la peur et la colère, ainsi que d’autres, inexpressifs. Les volontaires devaient comparer des faciès qui leur était présentés sous deux formes: dans la première, les émotions étaient clairement exprimées, alors que dans la seconde, elles avaient été rendues «ambiguës» par un logiciel de traitement des images.

Résultat: les réponses des jeunes autistes à ce test étaient «plus justes et plus rapides après le traitement au bumétanide qu’avant», résume Nouchine Hadjikhani.

Il restait à observer, à l’aide de l’imagerie médicale, ce qui se passait dans le cerveau des jeunes gens lorsqu’ils regardaient ces différents visages. L’expérience a montré qu’à l’issue du traitement, les volontaires «activaient plus fortement les zones cérébrales importantes pour la perception des émotions», souligne la spécialiste de neurosciences.

Preuve objectiv

L’imagerie apporte donc une preuve, objective, de l’intérêt de ce diurétique. L’équipe marseillaise impliquée dans les essais cliniques vient d’ailleurs d’en apporter une autre, en menant cette fois des expériences avec des rongeurs. Comme ils l’expliquent dans un article paru dans Science, le 6 février 2014, les neurobiologistes français ont administré ce médicament à des souris gestantes «programmées» pour avoir des descendants autistes. Et ils ont observé que ce traitement contrecarrait l’apparition de ce trouble chez leurs petits.

Cette étude sur l’animal «valide les essais cliniques que nous avons menés avec la bumétanide», a constaté le principal auteur de l’article. Certes, ce médicament ne permet pas de guérir le trouble du développement chez les jeunes. Mais il a au moins l’avantage de sortir en partie les autistes de leur isolement. Le résultat est en tout cas suffisamment prometteur pour que les chercheurs envisagent de poursuivre sur leur lancée en organisant un nouvel essai clinique de grande ampleur, impliquant plusieurs hôpitaux européens.

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