Attention: il peut être dangereux d’avoir peur des médicaments chimiques

Dernière mise à jour 25/02/13 | Article
Attention: il peut être dangereux d’avoir peur des médicaments chimiques
Le 1er février 2013, le «New York Times Magazine» a publié un témoignage de Susannah Meadows. Cette dernière y décrivait la recherche désespérée d’un traitement efficace pour son fils Shepherd, qui souffre d’arthrite idiopathique juvénile.

Je suis mère moi aussi, et j’ai compris ce qu’elle traversait. Je me suis revue durant cette nuit; c'était il y a dix ans. J’avais pris le volant du monospace à deux heures du matin, zigzagant sur la chaussée en pleine tempête de neige. J’entends encore le son métallique du grésil sur le toit; la respiration difficile de mon fils de huit ans, sur le siège arrière. Les urgences étaient à quatre minutes de route, et je priais pour ne rencontrer que des feux verts.

Nous avons fait plus d’un voyage aux urgences, cet hiver-là; tous les virus respiratoires des environs se donnaient rendez-vous dans la gorge de Mike. Ses cordes vocales gonflaient, et menaçaient de couper ses voies respiratoires. Je restais éveillée la nuit, incapable de dormir, de peur de rater un nouvel accès de «faux croup» – les médecins nous avaient avertis de son retour potentiel. Ses pédiatres étaient inquiets et confus. Un croup assez sévère pour envoyer un écolier à l’hôpital? La chose était rare. Mon mari et moi étions bouleversés.

On nous a donné de nombreux conseils, que je griffonnais sur un carnet – carnet que j’ai depuis fourré dans un dossier en papier kraft plein d’articles tirés de revues médicales, de vieilles cartes de rendez-vous et de notes prises pendant les consultations de spécialistes. Il est toujours dans mon classeur. Ces instructions étaient parfois difficiles à avaler – littéralement: des traitements quotidiens au goût infect. Finie, la glace menthe-chocolat? Pour Mike, le coup était rude.

J’ai remis en cause chacune de ces instructions. Je suis une scientifique; le scepticisme agaçant fait partie du métier. Pourquoi? Où sont les preuves? Comment les a-t-on obtenues? Sont-elles plausibles? Et – avant tout – quels sont les risques? Car il faut savoir que les risques sont omniprésents. Mon scepticisme ne fait pas de favoritisme: qu’il s’agisse d’un spécialiste ou d’un ami d’ami bien intentionné, je posais les mêmes questions.

Seulement, voilà: Meadows a bien du mal à considérer chaque information avec un égal scepticisme – et elle a encore plus de mal à prendre des décisions éclairées quant au traitement de son fils. Et ce pour une simple raison: elle souffre de «himiophobie». Une peur irrationnelle des produits chimiques – peur qui la pousse à autoriser une vague connaissance (qui est assistante sociale et kinésithérapeute) à prescrire le traitement médical de son fils.

Meadows n’est pas la seule victime de cette paranoïa moléculaire. Notre culture est intrinsèquement chimiophobe. Les «produits chimiques» sont aujourd’hui synonymes d’artificiel, d’impureté, de danger ou de toxicité. Les produits chimiques seraient mauvais – pour vous, pour vos enfants, pour l’environnement. Ce que les chimiophobes ignorent, c’est qu’il est impossible d’échapper aux produits chimiques ; impossible de créer une zone dépourvue de ces substances honnies. Toute chose est composée d’atomes et de molécules. Tout est chimique.

D’une certaine manière, la chimiophobie est plus proche du daltonisme que de la phobie pure et simple, comme le vertige. Les chimiophobes refusent de voir la plupart des produits chimiques qu’ils rencontrent. A chaque inspiration, ils absorbent presque autant de molécules qu’il existe d’étoiles dans l’univers – et des dizaines de substances chimiques différentes. Certaines d’entre elles – l’oxygène, notamment – sont indispensables à notre survie. Certains produits chimiques sont de vrais super-héros (les antibiotiques, les anesthésiants); d’autres sont malveillants, et s’en prennent aux imprudents (chaque année, une moyenne de 450 Américains succombent au monoxyde de carbone dégagé par leur chaudière ou leur générateur). La plupart des produits chimiques sont comme la plupart des gens : ils font leur travail, jour après jour, sans heurts et sans gloire: l’ADN, la caféine, l’eau, l’oxygène.  

Dans son témoignage («The Boy With a Thorn in His Joints»), Meandows explique que l’arthrite de Shepherd est devenue incontrôlable lorsqu’il était sous naproxène, le traitement de première intention. Son rhumatologue lui a alors prescrit du méthotrexate, un médicament anticancéreux qui, a petites doses, peut faire entrer l’arthrite juvénile en rémission. La chimiophobie de Meadows fut immédiatement mise en alerte. Dans un élan de panique, «prête à tout pour trouver un moyen de résoudre les problèmes de Shepherd sans passer par ce traitement médicamenteux», elle appela Char Walker, une amie d’amie dont le fils souffrait lui-aussi d’arthrite juvénile. Walker lui recommanda du jus de cerises Montmorency et la «poudre des quatre merveilles», un remède chinois traditionnel. Un régime chaleureux, rassurant – digne d’une princesse Disney. Et par-dessus tout, sans danger. Le «naproxène» et le «méthotrexate» avaient, eux, des consonances dures et inquiétantes. Une personne cultivée mais non scientifique ignore tout de leur composition; elle sait simplement qu’il s’agit de produits chimiques – et peut-être néfastes. Lorsque les chimistes nomment leurs créations, il me faut bien avouer que la lourdeur l’emporte souvent sur la poésie.

Les professionnels de la médecine alternative privilégient les noms simples, qui créent une illusion de sécurité et d’intelligibilité – illusion ne pouvant être égalée par les noms de produits chimiques. Le méthotrexate est également connu sous une autre appellation chimique: l’améthoptérine, composée de deux racines (meth et pterin, «vin» et «plumes» en Grec). Quand au naproxène, il est proche de l’acide salicylique, qui peut-être extraite de l’écorce de saule.  J’imagine que si le rhumatologue de Shepherd lui avait prescrit du «breuvage de plumes» et des «extraits de saule», plutôt que du méthotrexate et du naproxène, Meadows aurait été beaucoup plus rassurée.

Précisons une chose: la «poudre des quatre merveilles» contient des produits chimiques actifs – oui, des produits chimiques, la substance de toute chose – et notamment de la quercétine, de la berbérine et de l’achyranthine; nous sommes loin de la douceur du jus de cerises Montmorency. Elle n’est pas la seule à s’être laissé rassurer par les charmes du langage. Les psychologues ont un nom pour ce phénomène: la «facilité de traitement des informations». Nous avons plus tendance à supporter et à croire une information lorsqu’elle est présentée dans des termes familiers et faciles à prononcer. Les mots compliqués nous angoissent. A choisir, une majorité de personnes préféreraient l’Aleve au naproxène, moins agréable à l’oreille – il s’agit pourtant de la même substance chimique.  

Le mari de Susannah Meadows a émit de sérieuses réserves quant à sa volonté d’ignorer les conseils de (non pas un) mais deux pédiatres rhumatologues – mais elle sous-entend que c’est lui qui est mal informé: «L’idée de laisser Shepherd sous méthotrexate me rendait nerveuse, mais Darin ne partageait pas mes angoisses. Il n’a jamais remis en doute l’efficacité des médicaments; il est d’un naturel plus confiant.»

Elle semble parfaitement inconsciente du fait que la poudre des quatre merveilles recommandée par la naturopathe de Walker est un médicament reconnu; seulement, il est issu d’une pharmacopée qu’elle connaît peu – celle de la médecine chinoise traditionnelle. La poudre des quatre merveilles, ousi miao san, est prescrite depuis bien longtemps par les praticiens chinois contre l’arthrite (entre autres troubles inflammatoires). Loin de moi l’idée d’ergoter en affirmant qu’il s’agit là d’un remède inefficace (de nombreux traitements de la médecine chinoise traditionnelle sont de purs placebos; toutefois, plusieurs études contrôlées par des pairs ont montré que l’une des substances actives présentes dans cette poudre, la quercétine, avait une activité anti-inflammatoire). En revanche, cette même poudre n’est pas un remède dénué de toute substance chimique, mais bien un médicament – médicament que les médecins chinois hésiteraient à prescrire à une femme enceinte. Voilà qui me donnerait à réfléchir si j’étais sur le point d’en fourrer une pleine cuiller dans la bouche de mon jeune garçon. Apparemment, l’idée de pécher par excès de «confiance» n’inquiète ni Meadows, ni Walker.

La réalité, la voilà: Meadows s’est fait piéger par le langage – par malveillance ou non. Elle a décidé de ne plus administrer une dose hebdomadaire, mesurée avec soin, de cette substance chimique à son fils:

 Et a décidé de lui administrer quatre doses journalières – en quantités inconnues – de ce produit chimique:

Sérieusement?

Je veux être absolument claire. Aucun de ces deux produits n’est bénin ou non toxique. Les DL 50 (chiffre indiquant la «dose létale» d’une substance, soit la dose qui tue 50% des souris auxquelles on l’administre) de la quercétine et du méthotrexate sont semblables – soit environ 150 milligrammes par kilo de masse corporelle.

Meadows raconte qu’elle restait éveillée la nuit, obsédée par les effets secondaires potentiels du méthotrexate, qui sont clairement détaillés sur la notice – en termes pour le moins effrayants. Nausée, vertiges, lésions hépatiques. Qu’était-elle en train de faire avaler à son petit garçon?

Reste à savoir si Meadows connait les risques de ce quelle appelle le «régime» de Walker. La poudre des quatre merveilles ne contient aucune notice ayant fait l’objet d’examens rigoureux requis par la Food and Drug Administration américaine. Des chercheurs ont établi un lien entre la berbérine (l’une des substances présentes dans la poudre) et les lésions cérébrales chez le nourrisson. Excusez-nous, Mme Meadows – mais quel volume de poudre votre fils avale-t-il par jour? C’est sans doute la question la plus importante. Meadows ne sait pas qu’il s’agit d’un véritable médicament, et elle ne sait pas combien il en prend. Fait navrant: la FDA estime que les fabricants et les commerçants restent seuls juges de la dangerosité de leurs remèdes à base de plantes; elle n’intervient que si on lui signale un problème. En somme, elle laisse l’industrie des compléments alimentaires et des remèdes à base de plantes expérimenter leurs produits sur la population, sans supervision aucune.

La philosophie de Meadows («mieux va la molécule que je ne connais pas que celle que je connais») l’aide peut-être à dormir la nuit – mais la journaliste fait tout de même preuve d’ignorance. Les substances chimiques sont bel et bien là, même si elle décide de faire l’autruche.

En tant que chimiste, professeur et parent, je pense souvent (et consacre nombre de billets) aux moyens qui permettraient d’immuniser les gens contre la chimiophobie. Non parce que je souhaite enrichir les sociétés pharmaceutiques, mais parce que je refuse de voir mes étudiants et mes amis se laisser duper – et utiliser des produits chimiques à risque, quelle que soit leur source. Voici donc les meilleurs conseils que je puisse donner pour vous prémunir contre la pandémie de chimiophobie: D’une, tout est chimique. De deux, ne faite pas confiance à une chroniqueuse de magazine qui préfère les conseils d’une kinésithérapeute à ceux des experts – aussi passionnée et bien intentionnée soit-elle, et ce même si son papier figure dans la liste des «articles les plus lus» du New York Times. Enfin, tous les produits chimiques comportent des risques, même ceux qui portent les doux noms de «jus de cerises Montmorency» et de «poudre des quatre merveilles». La prochaine fois, avant de «partager» un article avec vos proches, soyez sceptique et agaçant. Avec un peu de chance, nous vivrons assez vieux pour voir disparaître la chimiophobie.

Article original: http://www.slate.com/articles/health_and_science/medical_examiner/2013/02/curing_chemophobia_don_t_buy_the_alternative_medicine_in_the_boy_with_a.single.html

Michelle M. Francl est professeure de chimie au Bryn Mawr College et tient un blog scientifique sur le site The Culture of Chemistry.

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