Les édulcorants dérégleraient la flore intestinale

Dernière mise à jour 30/03/15 | Article
Les édulcorants dérégleraient la flore intestinale
Très présent dans les boissons et les plats light, le «faux» sucre modifierait le microbiote et favoriserait l’intolérance au glucose. Une information à prendre avec précaution, selon des spécialistes.

De quoi on parle?

Les faits

Dans une étude publiée dans la revue Nature, des chercheurs israéliens affirment que les édulcorants de synthèse augmentent l’intolérance au glucose, prélude du diabète. Non seulement chez les souris, mais probablement aussi chez les humains.

La suite

Cette étude, très préliminaire, est controversée. Mieux vaut donc attendre d’en savoir plus avant de renoncer aux sucrettes et aux plats allégés.

Cela fait quelques décennies que les édulcorants –saccharine, aspartame, sucralose et autres succédanés de sucre– sont entrés dans l’alimentation courante. On les trouve dans les sucrettes, les boissons light et dans de très nombreux plats préparés allégés.

Leur principal atout: donner aux aliments et aux boissons un goût sucré sans apporter la moindre calorie. Ils sont donc censés aider à maigrir et devraient, en limitant le surpoids, contribuer à prévenir l’obésité et l’hyperglycémie, signe précurseur de diabète de type 2 (caractérisé par une hyperglycémie chronique). Mais des chercheurs israéliens viennent de jeter un pavé dans la mare en affirmant que ces «faux» sucres favorisent l’intolérance au glucose, en modifiant la flore intestinale.

Intolérance au glucose

Les scientifiques de l’Institut des sciences Weizmann ont fait boire à des souris de l’eau enrichie en édulcorants de synthèse. Au bout de onze semaines, les animaux souffraient d’une intolérance au glucose, en d’autres termes d’un «prédiabète», selon Christel Tran, cheffe de clinique au service d’endocrinologie, diabétologie et métabolisme du Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV). Ce qui n’était pas le cas des rongeurs qui avaient bu de l’eau pure ou additionnée de glucose ou de fructose (de «vrais» sucres).

Comment expliquer ce phénomène? Les chercheurs ont soupçonné que les milliards de bactéries de la flore intestinale, qu’on appelle aujourd’hui microbiote, jouent un rôle dans l’affaire. Pour s’en assurer, ils ont administré un antibiotique aux souris ayant consommé des édulcorants afin de détruire leur flore et ont constaté que le taux de glycémie des rongeurs avait retrouvé des valeurs normales.

Ils sont allés plus loin encore: après avoir privé des souris de leur microbiote, ils leur ont transféré la flore intestinale de congénères nourries avec de la saccharine. Résultat: six jours plus tard, les receveuses avaient développé une intolérance au glucose. L’analyse du microbiote des rongeurs ayant ingéré de la saccharine a d’ailleurs révélé qu’il n’avait pas la même composition bactérienne que celui des animaux qui n’avaient bu que de l’eau pure.

Christel Tran juge ces résultats «prometteurs». Elle constate toutefois que les chercheurs ont donné à leurs souris «la dose maximale d’édulcorants autorisée, soit l’équivalent de vingt pastilles d’Assugrin par jour». En outre, elle souligne qu’un seul type de succédané de sucre a été utilisé dans les dernières expériences, alors «que les édulcorants ont tous des compositions chimiques différentes». Ces résultats ne peuvent donc pas être généralisés.

La microbiote intestinal

A consommer avec modération

Reste la question essentielle: ce qui est vrai pour des souris l’est-il aussi pour des humains? Pour en avoir le cœur net, les scientifiques israéliens se sont penchés sur les dossiers de quelque 380 personnes participant à une étude nutritionnelle. Ils en concluent que celles qui prenaient régulièrement des édulcorants souffraient plus que les autres de divers troubles du métabolisme, notamment d’une intolérance au glucose et de prise de poids (lire encadré).

Le faux sucre est-il responsable de l’épidémie d’obésité?

Les chercheurs israéliens ne se contentent pas de dire que les édulcorants favorisent l’hypoglycémie. Ils suggèrent aussi que la consommation généralisée de ces «faux» sucres pourrait en partie expliquer l’épidémie d’obésité. En d’autres termes, qu’au lieu de faire maigrir, ces produits feraient grossir.

Avant eux, une équipe de l’Université du Texas avait prétendu la même chose. Après s’être penchée sur quelque 3800 participants à une cohorte médicale, elle avait conclu que les personnes qui consommaient plus de 21 boissons light par semaine doublaient leur risque de devenir obèses au bout de sept à huit ans.

Luc Tappy, professeur de physiologie à l’Université de Lausanne, relativise ces résultats. Il constate en effet que les études épidémiologiques de ce genre présentent un sérieux biais: «Les personnes qui consomment régulièrement des édulcorants sont généralement celles qui souhaitent maigrir. Il n’est donc pas étonnant que ce soit dans leur groupe que l’on trouve le plus d’individus en surpoids ou obèses.» Il souligne d’ailleurs que les souris abreuvées avec des édulcorants par les chercheurs israéliens «n’ont pas grossi».

Toutefois, précise le spécialiste, «la plupart des individus qui prennent des édulcorants perdent moins de poids que ce que l’on pourrait attendre». Peut-être parce que ces produits entretiennent de mauvaises habitudes alimentaires. Lorsqu’on consomme du «vrai» sucre, le signal envoyé au cerveau associe le goût sucré à l’apport de calories. Les édulcorants ne contenant pas de calories, ils transmettent donc une information erronée qui «pourrait perturber les réglages cérébraux qui gouvernent la satiété», suggère Luc Tappy. Ce qui conduirait les personnes privées de sucre à compenser en mangeant plus.

Puis ils ont demandé à sept volontaires qui ne consommaient pas d’édulcorants d’en ingérer pendant une semaine. Chez quatre d’entre eux, le taux de glucose avait augmenté dans le sang au bout de quelques jours. «Sept personnes, c’est bien trop peu pour tirer des conclusions», remarque Luc Tappy, professeur de physiologie à l’Université de Lausanne, qui se dit globalement «peu impressionné» par cette étude.

Il est vrai que les édulcorants ont toujours été très controversés. Pourtant, reprend le professeur, «cela fait une cinquantaine d’années qu’ils sont sur le marché et on n’a pas observé de catastrophe sanitaire. Si ces produits avaient généré une augmentation significative de l’hyperglycémie dans la population, on l’aurait remarqué.»

Christel Tran abonde dans ce sens, en précisant qu’il s’agit de «résultats très préliminaires». S’ils étaient confirmés, «ils pourraient un jour conduire à la modification de recommandations telles que celles de l’Association américaine du diabète (ADA), qui jusqu’ici tolère les édulcorants dans les régimes prescrits aux diabétiques». Mais on n’en est pas là et, ajoute la diabétologue, «si l’un de mes patients me demandait s’il devait arrêter d’utiliser des édulcorants, je lui répondrais que c’est bien trop tôt et qu’il doit plutôt les consommer avec modération».

«Il ne faudrait pas supprimer les édulcorants avant d’être sûr qu’on ne les remplacera pas par des produits pires encore», conclut Luc Tappy. Inutile donc de jeter les sucrettes avec l’eau du thé.

En collaboration avec

Le Matin Dimanche

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