L'abus d'alcool au prisme de la culture

Dernière mise à jour 07/11/12 | Article
L'abus d'alcool au prisme de la culture
Bien des films ont abordé notre relation à l'alcool, mais «Smashed» (sortie prochaine en Suisse) est le meilleur d'entre eux.

Tout au long de mon enfance, j’ai vu les douze mêmes bouteilles d’alcool dans le garde-manger de la maison; des bouteilles couvertes de poussière et de toiles d’araignées, derrière un stock constamment renouvelé de Canada Dry (la boisson préférée de mon père), de boîtes de céréales et de conserves. Puis, à seize ans, j’ai découvert le potentiel de ces vieilles bouteilles éventées. J’ai soigneusement remplacé l’ensemble de l’alcool par de l’eau; une fois la besogne accomplie, le contenu des bouteilles aurait gelé en un instant si elles s’étaient trouvées près du réfrigérateur.

Depuis ces razzias nocturnes sur la réserve d’alcool (vite épuisée) de mes parents, j’aime boire un bon verre de temps en temps. D’accord – souvent.  Mes années d’université correspondent à ma période de consommation record; mes amis habitaient tous à deux pas, et je n’avais ni loyer, ni nourriture, ni eau à payer. Je vous épargnerai les habituels récits d’agapes estudiantines; disons simplement que mes années de fac furent fréquemment ponctuées d’aventures avinées et de flirts gentiment confus. Je suis tout de même parvenu à absorber les écrits de Marx, Homère et Jane Austen – ce qui tient presque du miracle.

Les choses se sont quelque peu calmées par la suite. Lorsqu'on boit comme un étudiant, il est particulièrement difficile de se lever le matin, de s'occuper de ses animaux de compagnies (sans parler des enfants) ou, pour ceux qui s'adonnent à ce genre de pratiques, de conduire une automobile (entre autres machineries lourdes). La vie, quoi. Pour ce qui est de l’écriture, quelles que soient les idées reçues, votre style n’en sort pas grandit – à moins que votre rédacteur en chef ait un faible pour les premiers jets sans ponctuation aucune. («Quel que soit le rôle de l’alcool dans la vie d’un(e) écrivain(e), il ne doit avoir aucune influence sur son œuvre», écrit Kingsley Amis dans ses «Mémoires» – et c’est l’auteur d’un ouvrage intitulé L'alcool jour après jour qui le dit).

L’alcool joue encore un rôle important dans ma vie sociale, comme c'est le cas chez nombre d’Américains. La plupart de mes amis et de mes connaissances consomment de l’alcool, disposent d’une réserve de boissons alcooliques, et il leur arrive même de boire jusqu’à l’ivresse – du moins, le week-end.  Depuis l’époque du lycée et de la fac, nous avons – pour la plupart – acquis une meilleure connaissance de nos propres limites et de celles de l’alcool. Qui ne connait pas l’histoire d’un parent, d’un oncle, d’un ami dont la vie a été marquée par la lutte contre l’alcool – parfois jusqu’à la mort?

Mais combien peut-on boire de verres sans tomber dans l’excès? Le week-end? Pendant la semaine? Les Centers for Disease Control (CDC) apportent une réponse des plus strictes à ces questions. Leur définition de la «consommation excessive d’alcool» – une moyenne de plus d’un verre d’alcool pour les femmes – pourrait faire passer ma mère, qui a pour habitude de boire du vin au dîner, pour une débauchée de la trempe de Cersei Lannister. J’ai déjà rencontré des médecins déconseillant sévèrement tout abus, de quelque nature qu'il soit (mariages, anniversaires, soirées dansantes de quartier…). Cette position m’exaspère; je suis donc peu disposé à prendre leur point de vue en compte.

Ces définitions strictes ne me semble pas pertinentes; elles tendent à «pathologiser» un comportement (boire avec ses amis, ou même seul avec modération) qui a rendu moult services à l’humanité depuis que les Pères Fondateurs américains se sont réunis pour boire un verre et faire avancer la civilisation. Selon les CDC, 50,9% d’Américains consomment des boissons alcooliques de manière régulière (soit plus de douze verres par an). Les avertissements gouvernementaux et médicaux péchant par excès de puritanisme (qui sont si clairement éloignées des expériences d’un grand nombre d’entre nous) pourraient pousser les buveurs à ne tenir aucun compte de ces recommandations.

Ce serait là aussi une erreur des plus graves – et une erreur appuyée par nombre de références pop-culturelles, des pages des mémoires nauséeuses de Tucker Max à la chanson «Last Friday Night» de Katy Perry (dès la fin de cette phrase, je ne n’arriverai pas à me la sortir de la tête pendant un mois: «Je me souviens plus de la soirée, c'est le trou noir, Mais je suis sûre que c’était d’enfer!»). Des éléments tendent à prouver qu’une consommation modérée d’alcool peut être bonne pour la santé, mais les preuves effets néfastes d’une consommation «non modérée» sont plus abondantes. Par ailleurs, les définitions de la modération varient, tout comme les limites de chaque individu – ce qui complique un peu plus les choses. (A la fac, j'ai vu l’un de mes amis rouler sous la table après deux bières).

 «Selon les CDC, tout personne buvant régulièrement (et faisant honneur aux préceptes du chef Julia Child) est une personne à risque», explique Gabrielle Glaser, auteur de Her Best-Kept Secret, livre à paraître consacré aux Américaines et à l’alcool. «Je pense que nous devons reprendre cette conversation sur de nouvelles bases; parler de l’alcool en tant que divertissement, et parler du moment où il cesse d’en être un.»

Le film «Smashed» raconte l’histoire de deux personnes qui n’ont pas abordé les choses sous cet angle. Kate et Charlie, interprétés par Mary Elizabeth Winstead et Aaron Paul (qui vient de gagner un Emmy Award pour son rôle dans la série «Breaking Bad») consomment beaucoup d’alcool, jour après jour. Ils ont à peu près mon âge, leurs professions se rapprochent de la mienne (elle enseigne, il écrit), et ils sont liés par une affection évidente. A les voir, on devine qu’ils se sont donnés du bon temps. Seulement, voilà: Kate a atteint le stade où «tout ce qui était amusant ne l’est plus vraiment, et où la honte de soi se mue en peur».

Esquire qualifie «Smashed» de «version branchouille du “Jour du vin et des roses”», film grandiloquent de 1962 racontant l’histoire d’un autre couple de grands buveurs appartenant à la classe moyenne ainsi qu'à la communauté blanche. Mais la comparaison n’est pas judicieuse. La relation du couple du «Jour du vin et des roses» est sombre d’entrée. (Jack Lemmon descend une pinte de whisky à lui seul lors de leur premier rendez-vous; mauvais signe, mesdames!). On peut également voir Lemmon se déchaîner dans un sanatorium, en camisole de force, hurlant, sous l’effet du delirium tremens; rien de tout cela dans «Smashed». La représentation de son addiction est si repoussante que nombre de grands buveurs ne se reconnaissent pas dans ce portrait: «Impossible que je finisse comme cela». Le pôle opposé, qui parle à beaucoup plus de monde, a été représenté dans plusieurs films, comme «L'Introuvable» («Puis-je vous commander cinq martinis de plus?») et «Animal House», qui décrivent la facette sociale et agréable de l’alcool; ici, la menace est distante, voire inexistante. Qui n'a jamais fait l'idiot avec ses amis lors de soirées bien arrosées?

«La limite entre la consommation modérée et la consommation problématique n’est pas gravée dans le marbre; elle évolue chez tout le monde», affirme l’historienne Lori Rotskoff, auteure de «Love on the Rocks: les hommes, les femmes et l’alcool dans l’Amérique d’après-guerre». «Ce juste milieu se négocie via la culture, et le cinéma constitue un bon instrument de mesure des angoisses en question».

A ma connaissance, jamais avant «Smashed» un film n’avait mieux abordé la schizophrénie culturelle inhérente à notre relation à l’alcool. Nous suivons le couple pendant un an (les 85 minutes sont bien remplies, mais un peu trop courtes); au fil du temps, le problème se fait de plus en plus évident. Contrairement au «Jour du vin et des roses», qui ressemble parfois à un film d'utilité publique doté d’un jeu d’acteur d'une qualité bien supérieure à la normale, «Smashed» nous fournit une explication compréhensible des conduites à risque du couple. Le film ne cache pas les avantages de l’alcool: si Kate et Charlie sont portés sur la bouteille, c’est parce qu’ils s’amusent comme des fous. Ils s’enivrent donc autant que possible. Ne disposant d’aucun mécanisme de contrôle, incapables de communiquer à ce sujet, ils semblent persuadés de pouvoir vivre à la manière de Bluto. Les brumes de l’alcool leurs cachent les signes avant-coureur de ses dangers.

Ces dangers sont pourtant nombreux. Pendant les vingt premières minutes du film, Kate, dont la soif d’alcool est supérieure à celle de son mari, présente cinq des onze «symptômes du trouble lié à la consommation d’alcool» décrits par le National Institute on Alcohol Abuse and Alcoholism, ou NIAAA (leur site internet «ReThinking Drinking» propose un instrument de mesure de l’abus d’alcool; il se montre un peu plus indulgent que les CDC pour ce qui est des doses constituant une conduite à risque). Elle fait pipi au lit, boit au réveil, dispose d’une bouteille dans sa voiture, vomit en pleine classe sous le coup d’une gueule de bois, conduit en état d’ivresse, fume du crack tout en étant saoule et se réveille à deux reprises dans un lieu inconnu.

Les définitions de l’alcoolisme et de l’abus d’alcool évoluent avec le temps, comme l’affirme Rotskoff, mais les comportements décrits ci-dessus alerteraient toute personne douée d’un peu de jugeote. La liste de signes avant-coureurs du NIAAA est utile: l’apparition de l’un d’entre eux – quel qu’il soit – indique à lui seul qu’il est temps de lever le pied (à tout le moins). Dans «Smashed», la relation à l’alcool de l’héroïne nuit à chacun des aspects de sa vie.

La valeur culturelle de «Smashed» réside principalement dans le fait qu’il s’écarte des deux représentations habituelles de l’alcool: d’un côté, la débauche hilarante, de l’autre, le pochard ivre-mort dans un caniveau. Le film nous montre une femme qui passe peu à peu d’un alcool à l’autre, et un homme qui, s’il boit moins, laisse son perpétuel désir d’ivresse saper sa capacité à mener une vie épanouie.

Une récente étude du NIAA – basée sur 43 000 Américains adultes – laisse penser que la majorité des personnes qui s’enivrent le week-end sont peu susceptibles de sombrer dans la dépendance à l’alcool dont Kate fait l’expérience. «Nombre de grands buveurs ne sont pas dépendants à l’alcool. Par exemple, chez les personnes qui consomment de cinq à sept verres d’alcool par jour (l’équivalent d’une bouteille de vin), le taux de développement de la dépendance est de moins de 7% par an», précise le résumé de l’étude.

Mais comme le démontre le parcours de Kate, nombre de buveurs sombrent néanmoins dans la dépendance; par ailleurs, certaines de ces personnes souffrent de ce que le NIAAA qualifie d’abus «récurrent ou chronique». Et si l’abus de Charlie est «limité dans le temps» (son rapport à l’alcool n’est pas exposé en détail, le film s’intéressant avant tout à Kate) et si sa consommation est plus raisonnable que celle de sa femme, l’alcool lui coûtera finalement très cher. La mise en danger de sa relation amoureuse, sans parler de l’être cher en lui-même, est un assez bon moyen de signaler le passage d’un alcool à l’autre; du divertissant au problématique.

«Smashed» n'analyse pas ces détails en profondeur, et il présente encore les Alcooliques anonymes comme le meilleur remède contre l’abus d’alcool, tout comme le faisait «Le Jour du vin et des roses» (il ne fait toutefois aucune référence au divin). Il n’en est pas moins beaucoup plus juste que son prédécesseur ou que, disons… «Leaving Las Vegas». Et c’est important: le film peut servir de point de départ pour une discussion consacrée au rôle de l’alcool – dans notre vie sociale comme dans notre société. L’alcool est souvent agréable et divertissant; je l’ai appris lors de mes razzias sur les réserves de mes parents. Mais «Smashed» nous rappelle à l’ordre; il s’oppose à la tentation de faire de l’alcool un plaisir inoffensif. L’alcool peut faire partie de votre vie, mais il n'a nullement sa place dans votre voiture, dans votre salle de bain… ou dans votre couple.

Article original: http://www.slate.com/articles/health_and_science/medical_examiner/2012/10/smashed_this_movie_can_help_us_think_clearly_about_alcohol.single.html

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