Les poumons des fumeurs sont inégaux face à la maladie

Dernière mise à jour 28/10/15 | Article
Les poumons des fumeurs sont inégaux face à la maladie
La broncho-pneumopathie chronique obstructive, ou BPCO, pourrait devenir la troisième cause de mortalité dans le monde. Mais l’ADN de certains fumeurs semble les prémunir contre cette affection.

Fumer tue. La formule choc est connue, et elle est vraie: «Sur 100 fumeurs, la moitié va mourir des effets néfastes du tabac, et pour 25% d’entre eux, ce sera avant 65 ans», annonce le professeur Jacques Cornuz, directeur de la Policlinique médicale universitaire de Lausanne (PMU). Mais ce qui se cache derrière l’avertissement inscrit sur tous les paquets de cigarettes est aussi complexe qu’il est cinglant. C’est ce que confirme une étude tout juste parue dans la revue scientifique The Lancet Respiratory Medicine.

En passant au crible les bases génétiques et les échantillons biologiques de 50000 personnes (fumeuses et non-fumeuses) conservés à la UK Biobank, la quarantaine de chercheurs impliqués dans l’étude est parvenue à démasquer des variants génétiques favorisant ou diminuant le risque de développer une broncho-pneumopathie chronique obstructive (BPCO). Posséder la «bonne version» de certains gènes serait donc un gage de protection face à cette pathologie grave, qui peut conduire à une insuffisance respiratoire.

Prédisposition génétique

Une révélation? «Nous connaissions l’existence de maladies génétiques se traduisant par des troubles respiratoires, comme la mucoviscidose ou certaines formes de BPCO précoce chez des non-fumeurs, explique le Dr Dan Adler, pneumologue aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). Mais cette étude met en parallèle avec une grande finesse des profils génétiques précis et la façon dont les poumons vont se développer et faire face aux agressions que constituent le tabac, la pollution ou les produits issus de la combustion. Ce constat rejoint une observation récente: dotés d’une fonction pulmonaire mieux développée à la fin de leur période de croissance, certains fumeurs ont plus de réserve respiratoire. Dès lors, même si l’effet délétère du tabac est le même chez tous, ces personnes présenteront une insuffisance respiratoire plus tardivement que des fumeurs moins bien prédisposés.»

Autre découverte de ces chercheurs: certains profils génétiques semblent prédisposer les fumeurs à l’addiction au tabac. Comment? Deux pistes d’explication sont privilégiées. La première penche pour des variations au niveau des récepteurs de la nicotine naturellement présents dans le cerveau, l’autre pour des différences dans les circuits de neurones responsables d’une sensation de «récompense» à chaque bouffée de cigarette.

De quoi on parle

Une étude britannique menée auprès de 50000 personnes révèle que certains fumeurs seraient protégés du risque de développer une broncho-pneumopathie chronique obstructive (BPCO), maladie pulmonaire principalement causée par le tabagisme. Ces résultats viennent de paraître dans The Lancet Respiratory Medicine. Porteurs de bonnes «variantes» de certains gènes, ces fumeurs «privilégiés» restent toutefois aussi vulnérables que les autres aux dangers liés au tabac et aux maladies cardio-vasculaires.

Quelle suite imaginer? «Ces données ne vont pas immédiatement se traduire par une révolution dans la prise en charge des patients fumeurs ou souffrant de BPCO, précise le Dr Adler. Mais elles sont un pas important vers la compréhension de mécanismes biologiques extrêmement complexes.» Et d’ajouter: «Que ce soit au niveau de la BPCO ou de l’addiction au tabac, une prédisposition génétique existe, c’est indéniable, mais tout n’est pas joué d’avance. Comme dans la plupart des pathologies, le scénario de notre santé résulte de la combinaison entre un terrain génétique et l’environnement dans lequel nous évoluons. Nous avons encore un long chemin à parcourir pour comprendre comment ces deux éléments interagissent.»

La BPCO, une pathologie sous-diagnostiquée

Toux chronique, manque de souffle, bronchites à répétition: ces symptômes sont souvent minimisés et mis avec fatalité sur le compte du tabagisme. Mais ils peuvent aussi être le signe d’une broncho-pneumopathie chronique obstructiv (BPCO) naissante ou déjà bien installée. 

«Très concrètement, des troubles respiratoires chroniques, surtout chez un fumeur, doivent inciter à consulter et à réaliser une spirométrie, indique le Dr Dan Adler, pneumologue aux Hôpitaux universitaires de Genève. Examen respiratoire évaluant les fonctions pulmonaires, la spirométrie est nécessaire au diagnostic de la BPCO et permet d’orienter vers une prise en charge adaptée au stade d’évolution de la maladie.» La BPCO concernerait 6% des hommes et 4% des femmes en Suisse.

Deux autres dangers

De ces nouvelles découvertes découle toutefois une perspective réjouissante: la possible mise au point dans les années à venir de traitements de sevrage tabagique ou de la BPCO en fonction du profil génétique de chaque patient. «Nous ne pourrons pas changer nos variants génétiques s’ils sont défavorables, mais en comprenant leur effet biologique, l’espoir sera de trouver les bonnes parades avec des traitements parfaitement adaptés à chacun», confirme le spécialiste. 

Pour l’heure, prudence et patience restent de mise. Impossible encore de connaître les bonnes ou mauvaises prédispositions face à la BPCO, ni de savoir qui est génétiquement «protégé» du risque d’addiction au tabac. Mais surtout, ces «bons» profils génétiques ne mettent pas à l’abri des deux autres dangers auxquels confronte le tabagisme: le cancer (du poumon, mais pas seulement) et les maladies cardio-vasculaires.

Prendre soin de ses poumons, une hygiène de vie à pratiquer au quotidien

Quelle est la recette idéale pour notre santé pulmonaire? L’air pur, bien sûr, mais pas seulement. L’hygiène de vie est elle aussi déterminante. Les conseils du professeur Laurent Nicod, médecin-chef du service de pneumologie du Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV). 

  • Bouger: En stimulant la production de substances anti-inflammatoires (interleukines notamment), l’activité physique atténue l’inflammation causée par les irritants ou présente en cas de pathologies telles que l’asthme ou la broncho-pneumopathie chronique obstructive (BPCO). Deux séances de trente minutes par semaine apportent déjà un bienfait. 
  • Miser sur les fibres: Une alimentation riche en fruits, légumes et céréales complètes modifie la composition du microbiote (ou flore intestinale), favorisant la libération d’acides gras bénéfiques à la santé pulmonaire. 
  • Eloigner la cigarette: Ennemi numéro un des poumons, le tabagisme se traduit par l’inhalation de près de 400 substances et une réduction de l’espérance de vie de dix ans en moyenne. Délétères, ces dommages sont en partie réversibles: l’arrêt du tabac se traduit par des bénéfices immédiats et la récupération de plusieurs années d’espérance de vie. 
  • Limiter les sprays: Souvent irritantes, les particules libérées par les aérosols ont tendance à se coller aux bronches et à en perturber le fonctionnement. Principe de précaution oblige: mieux vaut remplacer les sprays par des produits existant sous d’autres formes quand cela est possible.

«En se consumant, les cigarettes libèrent une multitude de substances mettant le corps à rude épreuve, rappelle le professeur Cornuz. Parmi celles-ci: des goudrons à l’origine de cancers, le monoxyde de carbone qui, en privant les cellules d’oxygène, expose aux maladies cardio-vasculaires, des enzymes protéolytiques attaquant les parois des cellules pulmonaires et favorisant des pathologies telles que la BPCO, et enfin la nicotine, non délétère pour le corps, mais responsable du phénomène de dépendance.» Et de conclure: «La perversion du tabac fait que son impact sur la santé est dilué dans le temps, et souvent peu visible au départ. Mais le tabagisme est aussi la première cause de mort évitable.»

En collaboration avec

Le Matin Dimanche

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