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Abandonnisme

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femme marchant seule le soir D.R.
Une personne a besoin de trouver sur sa route un être humain qui l’accepte tel qu’elle est, la considère comme un être humain à part entière, sans restriction et sans a priori.

D’où vient le mot abandonnisme ? Il désigne d’abord une maladie décrite aux Etats-Unis peu après la Deuxième Guerre mondiale. Dans une maternité de New York où étaient placés des enfants en bas âge, survint une épidémie. Ceux-ci présentaient des signes de méningo-encéphalite et mou-raient. Aucun germe susceptible d’expliquer ces décès ne fut trouvé, aucune trace de maladie infectieuse relevée à l’autopsie. Il y avait alors dans certains hôpitaux jusqu’à 10 000 malades, le personnel soignant était nombreux et changeait constamment. Une même salle regroupait jusqu’à 30 malades.

C’est alors qu’un psychiatre américain, Spitz, eut une idée de génie. Il attribua à chaque salle une infirmière et peu à peu les décès diminuèrent. Il étudia rigoureusement l’impact de cette mesure thérapeutique et mis en évidence un fait capital. Pour permettre à l’homme de survivre, le cerveau a besoin de repères sensoriels fixes sécurisants.

L’enfant rapidement reconnaît la voix, la démarche, l’odeur, la peau de l’infirmière, et vers 6 semaines son visage. Au début l’enfant est même rassuré par un masque vu de face, il distingue le nez, les yeux, la bouche alors que de profil le masque l’effraie. Par la suite, il différencie clairement le visage humain d’un masque. Spitz nomma ce syndrome cérébral fonctionnel mortel abandonnisme.

Le mot abandonnisme fit fortune. Souvent galvaudé, il mérite d’être précisé. En psychothérapie, il désigne l’ensemble des réactions qui surviennent lorsqu’un individu se sent seul, abandonné et perd les repères qui habituellement le sécurisent. Cette problématique est au cœur du travail psychothérapique. C’est le noyau central qu’il importe de cultiver pour changer. Ce travail est particulièrement difficile, car la nature est ainsi faite et les mécanismes humains de survie si puissants qu’un individu livré à lui-même a énormément de peine à se remettre en question. Il a peur, réfléchit, agit et se rassure en fonctionnant.

Pour sortir de cette ornière, il doit passer par une crise. Il a besoin de trouver sur sa route un être humain qui l’accepte tel qu’il est, le considère comme un être humain à part entière, sans restriction et sans a priori, quelles que soient sa condition ou la situation dans laquelle il se trouve. Une personne qui n’exerce sur lui aucune pression. Seule la permanence d’une présence humaine de cette nature lui permet de se sécuriser suffisamment pour s’enraciner dans son existence. Pour vivre, s’ouvrir à l’existence, la découvrir et s’y poser, en jouir et la partager librement, l’être humain a besoin d’un repère humain fixe, mais pas n’importe lequel comme c’est le cas pour survivre. S’il n’a pas cette chance, il vit une problématique abandonnique, un abandonnisme. Il éprouve des symptômes si subtils, si complexes, si changeants, qu’il ignore ce qui lui arrive. Il ressent confusément que les troubles qu’il subit sont potentiellement si pénibles, si dévastateurs qu’il les évite à tout prix, les refoule tant qu’il le peut pour continuer à fonctionner alors que ceux-ci le taraudent en permanence. Ces réactions déstructurantes, qui lorsqu’elles s’expriment dans leur plénitude, atteignent une violence inouïe et sont appelées abandonniques par référence à l’abandonnisme de Spitz. Cette maladie découverte par ce dernier conduit à la mort par absence de repères sensoriels stables, les réactions abandonniques entraînant des troubles déstructurants, paralysants par absence de repère humaines sécurisants. En fait, il vaudrait mieux les nommer anti-abandonniques, car elles sont la réponse saine du corps à la négation la non-reconnaissance par autrui de la réalité de notre existence, la signature d’une absence de présence. Cela est si vrai que ce n’est que lorsque sa sécurité intérieure grandit dans le cadre d’une relation thérapeutique sécurisante que l’être humain peut laisser sortir ces réactions sans être englouti par la violence dévastatrice qui le submerge. C’est alors qu’il découvre stupéfait, sidéré, qu’il s’agit d’une réaction biologique viscérale déstructurante, inimaginable qu’aucun mot ne peut désigner. Angoisse, terreur, panique sont des euphémismes pour définir le vécu abandonnique. Etre angoissé, terrorisé paniqué implique une structure, le vécu abandonnique n’en a aucune. Chaos, néant, dissolution paraissent plus appropriés. Toute tentative d’approche psychologique du vécu abandonnique est vouée à l’échec. La nature biologique de la réaction ne peut d’aucune façon être saisie intellectuellement ou même imaginée. Il faut l’avoir vécue pour en être convaincu.

Couverture du Petit lexique de la psychothérapie

Source

Retrouvez d'autres mots essentiels dans le Petit lexique de la Psychothérapie du Dr François Adler aux éditions Georg.